À l’Opéra de Nice, La Traviata de Verdi se déploie dans une atmosphère à la fois brillante et étouffante. Brillante, par son univers Belle Époque, ses costumes noir et blanc, ses plumes, hauts-de-forme, cannes et tutus ; étouffante, par la chaleur réelle de la salle, Nice n’ayant pas échappé à l’épisode caniculaire. Dans le théâtre rempli, les spectateurs agitent leurs programmes comme des éventails, créant une image presque parallèle à celle du spectacle : un monde mondain, élégant, mais traversé par l’inconfort et la tension.

<i>La Traviata</i> à l'Opéra de Nice &copy; Nathan Cassar
La Traviata à l'Opéra de Nice
© Nathan Cassar

Dès l’ouverture du rideau, une danseuse soliste apparaît dans un salon. Elle tournoie, chute à plusieurs reprises, comme si le vertige de Violetta était déjà inscrit dans le corps avant même d’être chanté. La scène, assez dépouillée et surélevée, installe une Violetta figure de star, proche de l’imaginaire de Sarah Bernhardt : femme admirée, exposée, désirée, mais déjà fragile. Les éclairages, chauds et naturels, accompagnent d’abord l’éclat de la fête, avant que le contraste avec l’effondrement intérieur de l’héroïne ne s’impose progressivement.

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Créée début 2025 à Angers-Nantes Opéra et donnée le mois dernier à Montpellier avec une distribution différente, la mise en scène de Silvia Paoli joue beaucoup avec les espaces. Certains chants viennent de l'extérieur de l'espace scénique, les fêtes semblent parfois se prolonger dans les coulisses et les changements de décor s’effectuent sous les yeux du public, à la verticale, par le plafond. Ce dispositif mouvant produit de beaux effets, mais il nuit parfois à la lisibilité : on peut passer, au sein d’un même air, de l’intérieur d’une pièce à un extérieur enneigé. En revanche, le troisième acte gagne en cohérence par son décor plus unifié, qui concentre toute l’attention sur Violetta.

<i>La Traviata</i> à l'Opéra de Nice &copy; Nathan Cassar
La Traviata à l'Opéra de Nice
© Nathan Cassar

Vocalement, Kathryn Lewek impose une Violetta d’une grande incarnation théâtrale. Son timbre léger, ses aigus lumineux et surtout ses couleurs vocales très nuancées dessinent une héroïne fragile sans jamais être effacée. Chaque mot semble délicatement posé, logé dans la phrase avec précision. La soprano américaine ne cherche pas l’extravagance vocale : elle convainc par la délicatesse, l’émotion et la maîtrise des pianissimos. Dans le dernier acte, seule au centre du plateau tandis que les autres voix surgissent souvent hors champ, elle incarne une vulnérabilité bouleversante. Même dans les dialogues avec Alfredo ou Giorgio Germont, la scène ramène sans cesse le regard vers elle, souvent à terre, comme si tout le drame se concentrait dans son corps.

Julien Behr offre un Alfredo davantage marqué par la sincérité que par le brillant. Son chant, clair et articulé, reste sobre, parfois distant, mais toujours naturel. Jean-Sébastien Bou campe un Giorgio Germont à l’autorité évidente, porté par un timbre qui en impose. Son duo de l’acte II avec Violetta, particulièrement posé, touche par son humilité et par une belle gestion des nuances. Ce moment intime contraste fortement avec l’agitation des fêtes.

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<i>La Traviata</i> à l'Opéra de Nice &copy; Nathan Cassar
La Traviata à l'Opéra de Nice
© Nathan Cassar

Le Chœur de l'Opéra de Nice, léger et élégant, accompagne efficacement l’univers mondain de l’œuvre. L’Orchestre Philharmonique de Nice, chaleureux, doux et homogène, offre plusieurs montées en tension et des crescendos intéressants sous la direction d'Andrea Sanguineti, même s’il couvre parfois les voix masculines au début. Les airs célèbres, régulièrement applaudis, ne sont jamais traités comme de simples morceaux de bravoure. Ils s’inscrivent dans une lecture assez intime de l’œuvre : moins d’exubérance vocale que de précision expressive, moins d’effet démonstratif que de travail sur la nuance.

La scène de bal, en revanche, laisse une impression plus ambiguë. Les jeux de travestissement — hommes en tutus, femmes à moustache, Alfredo déguisé en femme, Violetta en homme — ouvrent une piste intéressante sur l’inversion des rapports de pouvoir entre hommes et femmes. L’idée peut séduire, car elle trouble les codes sociaux et rend visible le monde artificiel, cruel et théâtral qui entoure Violetta. Mais l’effet comique, parfois appuyé, finit par détourner l’attention du drame. Là où la scène pourrait devenir un tribunal mondain oppressant, elle semble hésiter entre satire, provocation et farce visuelle. Cette lecture, stimulante dans son intention, convainc donc davantage par ce qu’elle interroge que par son efficacité dramatique.

<i>La Traviata</i> à l'Opéra de Nice &copy; Nathan Cassar
La Traviata à l'Opéra de Nice
© Nathan Cassar

Cette Traviata niçoise laisse finalement l’image forte d’une Violetta seule au centre du monde. Autour d’elle, la fête, les hommes, la société et les décors bougent sans cesse ; mais c’est dans sa fragilité, ses silences et ses pianissimos que se loge la vérité la plus profonde du spectacle.

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