Les premières notes du Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski retentissent dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie et les accords initiaux du piano, arpégés par Kirill Gerstein, ne manquent pas de surprendre quelques spectateurs. Fantaisie de l'interprète que ce refus de la bravoure dans l'aigu du clavier ? Une note très documentée du pianiste lui-même apporte les éclaircissements nécessaires dans le programme de salle : Gerstein s'attache ici, comme au disque, à restituer la version de 1879 qui lui paraît la plus conforme aux volontés de Tchaïkovski, au lieu de celle, postérieure à la mort du compositeur, qui doit beaucoup aux révisions opérées par l'un de ses élèves, Alexandre Siloti.

Semyon Bychkov © Ava du Parc
Semyon Bychkov
© Ava du Parc

Disons-le tout net, souci d'authenticité ou non, ce qui nous emporte ici, c'est le grand, le fabuleux piano d'un interprète qui se fait conteur de légende, traversant les vastes paysages mélodiques de la petite (c'est ainsi qu'on appelait l'Ukraine) et la grande Russie. Kirill Gerstein étonne toujours par l'étendue de son nuancier, du plus impalpable pianissimo à des déchainements de puissance qui ne sont jamais écrasants. On aura parfois l'impression que le pianiste et le chef ne sont pas assez synchrones dans le choix des tempos, du fait surtout d'un Semyon Bychkov qui, comme dans Eugène Onéguine récemment à Garnier, manque parfois de cet élan qui devrait soutenir et propulser le discours du soliste. Le premier et le deuxième mouvements souffrent de ces alentissements. Triomphe bien sûr pour Kirill Gerstein, à qui on aurait envie de demander de changer de bis – toujours le même au fil de ses concerts – même si son arrangement d'une mélodie de Rachmaninov est toujours aussi prenant.

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L'Orchestre de Paris et son ancien directeur musical poursuivaient après l'entracte avec une partition potentiellement indigeste : Une symphonie alpestre de Richard Strauss est de ces œuvres qu'on regarde avec une certaine distance, surtout si l'on est un admirateur du compositeur du Chevalier à la rose et de ses premiers poèmes symphoniques. C'est sa dernière œuvre purement symphonique et elle n'évite pas les écueils du narcissisme et de la grandiloquence. L'auteur, en manque d'activité entre deux compositions d'opéra, semble s'amuser à s'auto-portraiturer en démontrant sa science absolue de l'orchestre (115 musiciens sur scène !), en s'auto-citant plus d'une fois dans les formules mélodiques comme dans les alliages de timbres (ces réminiscences du Chevalier à la rose !), mais avait-il besoin de près d'une heure pour ce faire, de vingt-deux « numéros » s'enchaînant sans pause ?

Il est étonnant de constater le regain de ferveur que suscite ce très long poème symphonique dans la jeune génération de chefs, alors que leurs aînés, même les plus straussiens, ont souvent fait l'impasse sur cette symphonie (Karajan ne l'abordera qu'une fois au moment de la création du disque compact). L'Orchestre de Paris aura attendu 1989 pour s'y atteler sous la baguette de Neeme Järvi, puis Andris Nelsons (2012), Daniel Harding (2017) et Klaus Mäkelä (2021) s'en seront emparé, sans compter les autres formations parisiennes.

Ce soir, Semyon Bychkov fait mieux que nous sauver de l'ennui, par des moyens purement musicaux. Il renonce à tout effet spectaculaire façon Star Wars, ne confond pas Richard Strauss et Wagner, lorsque cors, trompettes et trombones se répondent. Il réalise un équilibre assez prodigieux entre densité de l'expression, fluidité des enchaînements, et mise en valeur des vraies trouvailles d'orchestration d'un compositeur parfois malicieux, du babil des harpes aux flutiaux bavarois, en passant par la machine à vent des sommets – et comment ne pas voir l'allusion à la Septième Symphonie de Mahler avec ses cloches de vaches ? Chaque soliste, chaque pupitre de l'Orchestre de Paris mériterait d'être cité, à commencer par la violon solo Sarah Nemtanu qui, une semaine après une Missa solemnis remarquée, brille à nouveau de tous les feux de son archet.

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