Il est des soirs où le calendrier se fait éloquent. C'est précisément ce 18 juin que la direction de la musique de Radio France a choisi d'annoncer la nomination de Riccardo Muti au rang de « Chef émérite » de l'Orchestre National de France, distinction qui couronne une relation commencée le 11 mars 1980, au Théâtre des Champs-Élysées. Quarante-six ans plus tard, le maestro revient diriger « son » National à l'Auditorium, et l'on mesure, à l'écouter, tout ce que le temps a déposé d'expérience et de patience dans cette battue jadis si impérieuse.

Riccardo Muti dirige l'Orchestre National de France © Christophe Abramowitz / Radio France
Riccardo Muti dirige l'Orchestre National de France
© Christophe Abramowitz / Radio France

Quand on a eu le privilège d'assister à ce premier concert avec un programme « signature » du chef napolitain – la Symphonie n° 34 de Mozart, la deuxième suite du Tricorne de Manuel de Falla, et la Quatrième Symphonie de Schumann – on mesure tout à la fois les permanences et les évolutions de cette relation entre le chef et l'orchestre. Gardons-nous de juger l'octogénaire encore fringant à l'aune du souvenir d'un trentenaire tout de fougue et de fulgurance. Certes, les tempos se sont élargis, la respiration est plus apaisée. La précision, elle, demeure intacte, plus aiguë encore peut-être, car débarrassée de toute hâte.

pbl
pbl

Ce soir, c'est un orfèvre qui est à l'œuvre, détenteur d'un art dont on pressent qu'il pourrait disparaître avec sa génération. L'art de modeler, de transformer le son d'un orchestre, de faire s'épanouir les individualités au sein du groupe : voilà indéniablement la marque Muti.

Ce dernier s'est fait le héraut de ces compositeurs italiens, contemporains de Puccini, qui ont aussi écrit pour l'orchestre. Contemplazione de Catalani est une page élégiaque créée à Paris le 19 juin 1878 par l'orchestre de la Scala pour l'Exposition universelle de Paris. On y entend un chant ample, un legato des cordes longuement modelé, cette manière d'installer le silence avant le son. Beau prélude que cette méditation qui serpente entre effluves pucciniens et réminiscences wagnériennes, où le National trouve d'emblée une homogénéité de timbres et une discipline collective qui forcent l'admiration.

Viennent ensuite Les Quatre Saisons de Verdi, le ballet écrit pour les représentations parisiennes des Vêpres siciliennes, commande de l'Opéra de Paris. Sans lien avec le drame, chaque saison est évoquée par une suite de danses de caractères et de rythmes variés. On admire la souplesse des bois, les beaux solos de clarinette de Patrick Messina ou de hautbois de Mathilde Lebert, la discipline des pupitres, cette articulation où rien n'est laissé au hasard. Mais on se prendra à plusieurs reprises au cours de ces trente longues minutes à regretter ce je ne sais quoi d'élan, de chic, que le chef plus jeune savait insuffler à ce genre de partitions « légères » plus familières à une formation de fosse qu'à un orchestre symphonique. On n'en admire que plus la phénoménale précision d'une direction qui soutient, encourage plutôt qu'elle n'impose.

Mais c'est évidemment la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski qui constitue le centre de gravité du concert. Et là, le Muti d'aujourd'hui se révèle dans sa plénitude, tel que l'âge et la maturité ne l'ont finalement pas changé. Le motif du destin, aux cuivres, est posé avec une solennité presque retenue, sans emphase, comme une fatalité que l'on regarde en face plutôt qu'on ne la subit. Le premier mouvement, pris large, déploie une architecture d'une lisibilité absolue : chaque ligne, chaque retour du thème, chaque inflexion sont amenés avec une sûreté de geste exceptionnelle.

pbl
pbl

L'« Andantino » avance sans s'appesantir autour des volutes du hautbois mélancolique de Mathilde Lebert. Le « Scherzo » avec ses fameux pizzicati est mené avec une précision d'horloger. Les cordes du National sont d'une homogénéité impeccable, justement interrompues par les vents qui lancent une chanson populaire ukrainienne (toute la Quatrième Symphonie s'abreuve abondamment à des sources populaires). Reste le finale, et l'on se demande si le chef va céder à la tentation de la vitesse et du spectaculaire. Il n'en sera rien. Le tempo, ample, se refuse à l'esbroufe : l'éclat naît non de la précipitation mais de la masse maîtrisée, d'une montée patiemment construite. On aurait aimé un peu plus de fièvre ; mais Riccardo Muti administre une preuve éclatante et grandiose d'un art devenu trop rare sur les podiums.

L'ovation est longue, chaleureuse, et le maestro, visiblement ému, multiplie les gestes de gratitude envers les pupitres qu'il fréquente depuis tant d'années, et envers un public qui lui est redevable de si fortes émotions.

****1