À peine arrivée sur la scène de l’Auditorium de Radio France, Lu Yiwen fait déjà voyager le public en Asie à travers son choix vestimentaire : de petites grues blanches, parfois discrètement rehaussées de diamants, constellent l’arrière-plan vert de sa robe entre ciel et nature. Mais c’est quand elle tire les premières notes de son instrument que le changement de paysage est achevé. La sonorité unique de l’ehru plonge l’auditeur dans la Chine impériale qui semble renaître au cours de la création française de Reflet d'un temps disparu, concerto pour erhu de Qigang Chen.

Lu Yiwen, Yu Long et l'Orchestre Philharmonique de Radio France © Christophe Abramowitz / Radio France
Lu Yiwen, Yu Long et l'Orchestre Philharmonique de Radio France
© Christophe Abramowitz / Radio France

Également appelé « violon chinois », l’erhu est l’instrument traditionnel chinois emblématique. La vibration de ses deux cordes est exploitée par une petite caisse de résonance hexagonale située en bas d’un long manche. Si la tenue de l’archet rappelle celle des violistes, la différence fondamentale est que l'objet est ici inextricablement lié à l’instrument car sa mèche est coincée entre les cordes. Véritable virtuose, Lu Yiwen montre l’étonnante étendue des capacités de l’erhu : legato, détaché, harmoniques… On retrouve finalement les modes de jeu des instruments à cordes qu’on a l’habitude d’entendre, admirablement mis en valeur par une artiste qui dose ses effets sans en faire trop, et n’hésite pas à respirer. Sa maitrise technique force le respect dans les passages rapides forte, où la musicienne doit rester souple tout en déployant une puissance maitrisée.

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L’œuvre elle-même est structurée autour de deux thèmes principaux : une ample mélodie lyrique tirée d’un chant traditionnel et un motif plus rythmique et cyclique. Les premières minutes contiennent de bonnes idées de dialogue entre l’instrument soliste et l’orchestre : relais de glissandos avec les violoncelles, échos chromatiques avec les claviers (piano et percussions), unisson avec le célesta. Le chant de l’erhu se déploie dans différentes atmosphères, entre fracas percussif et scintillements lumineux des vents, en passant par quelques nappes de cordes. Une certaine lassitude se fait toutefois sentir au fil des mesures : la musique tourne en rond, et la superposition des deux thèmes, toute intéressante soit-elle tant leur complémentarité ne sautait pas aux oreilles au début du concerto, arrive bien tard. C’est finalement l’éloquence de Lu Yiwen qui aura permis de maintenir l’intérêt.

Ji-Yoon Park dans <i>Tzigane</i> &copy; Christophe Abramowitz / Radio France
Ji-Yoon Park dans Tzigane
© Christophe Abramowitz / Radio France

Après le violon chinois, place au violon européen : en l’occurrence un Stradivarius exceptionnel que l’Orchestre Philharmonique de Radio France accompagne dans Tzigane de Ravel. Ji-Yoon Park s’approprie la puissance et l’élégance de l’instrument, en particulier dans la deuxième partie de la cadence introductive avec des doubles cordes magistrales techniquement et musicalement.

La baguette de Yu Long laisse toutefois un goût d’inachevé à ce nouveau voyage, à l’image de l’escapade espagnole en ouverture du concert, une Alborada del gracioso sur des œufs. Sans raidir les musiciens par une battue anguleuse ni les perdre par l’absence de précision, le chef chinois se distingue par sa volonté de contrôler la position de chaque temps de chaque mesure, tuant paradoxalement l’inertie et le naturel de la pulsation. Ainsi les décalages ne sont pas rares, quand certains musiciens suivent la proposition de la soliste qu’ils accompagnent, d’autres le chef qui dirige, tandis que d’autres encore négocient entre les deux parties.

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Yu Long et le Philhar' &copy; Christophe Abramowitz / Radio France
Yu Long et le Philhar'
© Christophe Abramowitz / Radio France

La gestique de Yu Long conviendra mieux au thème du sultan qui ouvre Shéhérazade de Rimski-Korsakov au retour de l’entracte. Son aspect terrifiant annonce le parti pris interprétatif du soir : le nivellement sonore se fera sans cesse vers le haut, à l’image d’un premier mouvement toujours plus fort. Les velléités de corsetage du tempo de la part du chef amènent par ailleurs si ce n’est de la lourdeur du moins un manque d’allant aux nombreux passages dansants des trois autres mouvements, donnant une impression de statisme qui culmine dans une « Fête à Bagdad » comme victime d’un abus de mezzé.

Au milieu de cette interprétation de groupe peu subtile, on se rabat sur les nombreuses interventions solistes qui ponctuent la partition, en étant attentif aux musiciens qui essaient de raffiner le langage. Ji-Yoon Park, qui a réintégré l’orchestre en tant que violon solo, incarne une Shéhérazade volontaire, au large éventail de nuances, peut-être un peu trop présente pour les premiers rangs du parterre, mais généreuse pour toute la salle. On remarque également le cor chaleureux et feutré d’Alexandre Collard, et plus encore les interventions du nouveau violoncelle solo du Philhar', Renaud Guieu, dont chaque phrase est un délice de musicalité enduit d’une sonorité irrésistible.

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