En se dirigeant vers la porte 2A de la Philharmonie pour se rendre à sa place, on traverse une coursive intérieure qui ce soir est encombrée d'un petit orgue. L'instrument accompagnera la Maîtrise de Radio France lors de ses interventions dans le War Requiem de Britten. Dommage pour l'effet de surprise ! Depuis le public, la musique semblera alors provenir de partout et nulle part grâce à l'acoustique de la grande salle Pierre Boulez.

Toujours est-il que la Maîtrise est fidèle à elle-même. Grâce à la préparation au millimètre de Sofi Jeannin, l’ensemble éblouit par son homogénéité, ses nuances, sa justesse jusque dans les intervalles les plus étendus, ainsi que la précision de ses attaques. Dans la salle, à l’arrière-scène, le Chœur de Radio France, certes plus nombreux, n’atteint pas ce degré ce synchronicité : de micro décalages parasitent légèrement les passages complexes, à l’image des hommes dans le « Confutatis maledictis » qui clôt le « Recordare Pie Jesu », ou du chœur entier en première partie du « Libera me ».
Cela n’empêche pas les choristes de restituer avec éloquence les quelques effets qui jalonnent la partition : le grouillement crescendo des paroles à demi parlées du « Sanctus » prépare à merveille ses grands éclats de cuivre, tandis que la résolution de certains accords piano en tenant uniquement la dernière consonne bouche fermée (« eleison », « amen ») témoigne d’un travail de sonorité aussi louable que convaincant.

Comme lors de la dernière exécution de l’œuvre par l’Orchestre de Paris en mai 2019, la soprano soliste interprète sa partie depuis le premier rang de l’arrière-scène, au sein du chœur. Une disposition étonnante par contraste avec les deux autres solistes, mais cohérente avec la construction de l’œuvre : le chœur et la soprano se chargent de la partie liturgique latine du Requiem. Ce soir, Elena Stikhina fait montre d’une technique vocale impressionnante. La soprano russe allie puissance et rondeur du timbre sur l’ensemble de la tessiture, dont le « Lacrimosa » explore les moindres recoins. Sa prononciation est par ailleurs particulièrement claire, même dans l’aigu du « Rex tremendae ».
Devant l’orchestre, Julien Behr et Florian Boesch investissent les poèmes de Wilfred Owen incorporés par Britten dans le cadre normé du Requiem. Les deux chanteurs ont des aptitudes de conteurs propices à cette originalité : le ténor français déploie une très belle ligne à la conduite irrésistible au cœur du « Lacrimosa » (« Move him into the sun »), quand le récit final de la basse autrichienne en soldat tué est captivant de bout en bout dans le « Libera me ». Leur lecture intelligente compense l’altération de leur voix dans les piano : l’émission perd en précision et le timbre est comme voilé, amoindrissant l'effet de l’apparition de l’ange dans leur duo lors de l’offertoire (« So Abram rose »).

On leur pardonne d’autant plus que la musique reste chez eux l'objet de partis pris interprétatifs significatifs, ce qui semble moins le cas chez Mirga Gražinytė-Tyla à la direction. Dès le début de l’œuvre, la cheffe d’orchestre lituanienne paraît ne s’intéresser qu’à la mise en place rythmique, sans hauteur de vue structurelle ni conscience du propos. Le « Requiem aeternam » passe trop vite, sans pause, sans prendre le temps de laisser respirer l’orchestre et fracturer la musique pour dessiner en creux les ruines de la cathédrale de Coventry (le War Requiem fut créé pour la consécration de l’église jumelle).
En fait d’orchestre, Gražinytė-Tyla s’occupe avant tout du chœur, à grands gestes et mimiques pour stimuler sa prononciation, mais délaissant tout le reste. Les mouvements s’enchainent sans grand intérêt narratif orchestral malgré l’immense potentiel du chef-d’œuvre de Britten. Il faudra attendre le dernier mouvement pour enfin trouver un peu d’incarnation : ses premières notes sont pesantes, presque larvesques, et la suite découle d’une progression narrative discrète.

Dans cette partition monumentale, l’Orchestre Philharmonique de Radio France est divisé en deux phalanges, toutes deux livrées à elles-mêmes. Située à droite de la cheffe, la formation de chambre profite de son effectif à un par partie pour trouver une dynamique d’ensemble plus facilement que leurs collègues de l'orchestre principal. Bien que parfois noyés par la timbale, ses musiciens réussissent à construire une homogénéité probante, des trilles des instruments à vents aux soufflets des cordes. Une maigre consolation instrumentale qui aura toutefois permis de rehausser la conduite musicale de la soirée.





















