Dans une vie de mélomane, a fortiori de critique, il est rare qu'on se trouve trois fois en moins de trois mois en présence du même chef dirigeant trois formations différentes dans la même ville. Ainsi a-t-on pu voir et entendre Lahav Shani successivement avec les Münchner Philharmoniker puis à la tête de l'Orchestre Philharmonique d'Israël et enfin ce dimanche avec le philharmonique de Rotterdam, les trois orchestres dont il assume ou assumera bientôt la direction musicale. Il est encore trop tôt pour définir la marque Shani sur ces orchestres et l'exercice de la comparaison est toujours délicat, mais le concert de ce soir atteste d'une chose : le mariage Rotterdam-Shani est une réussite incontestable.

On regrettera juste que le concert ait été un peu écourté – on se réjouissait d'entendre la pièce annoncée du compositeur néerlandais Johan Wagenaar, finalement supprimée – et donné sans entracte. C'est donc avec Martha Argerich et le Concerto de Schumann que s'ouvre la soirée. Dix-huit mois seulement se sont écoulés depuis la dernière interprétation de l'ouvrage par la pianiste ici même, et pourtant on éprouve toujours autant de curiosité et d'admiration à l'égard d'une musicienne qui, une fois encore, nous emmène dans un voyage toujours renouvelé avec cette partition dont elle sait tous les secrets. Martha Argerich semble cependant plus tendue, nerveuse même dans le premier mouvement. Est-ce en raison de ce qui s'est dit, ce qui s'est craint aussi autour de cette soirée après les interruptions du dernier concert de Lahav Shani avec l'Orchestre Philharmonique d'Israël ? Aucun incident ce soir ne viendra toutefois perturber le programme où la seule musique a été du début à la fin écoutée, respectée, et finalement ovationnée par une salle comble.

Le piano sonne, claque, impérieux, fougueux, et trouve en Lahav Shani et les musiciens néerlandais des partenaires portés par une énergie comme indomptable. La poésie, les élans du coeur n'en passent pas pour autant au second plan : c'est cela le miracle Argerich, elle tient tous les bouts de l'âme schumannienne. L'« Intermezzo » se détend, respire, moins effusif peut-être que l'an passé, alors que le finale se fait moins conquérant, plus lyrique qu'épique. Ces ritournelles qui tournent sur elles-mêmes et déstabilisent plus d'un soliste en herbe résonnent ici comme un impossible au revoir, comme si l'on voulait tous, musiciens, soliste et public, se tenir chaud au cœur d'un Schumann bienfaisant.
Est-il utile d'ajouter que Lahav Shani, lui-même excellent pianiste, respire à l'unisson de son aînée ? Il prendra aussi pour lui le tonnerre d'applaudissements qui s'abattra sur eux dès l'accord final. Martha Argerich reviendra offrir « Von fremden Ländern und Menschen » (Des gens et des pays étrangers) extrait des Scènes d'enfants et, en refermant le couvercle du clavier, fera comprendre au public : maintenant place à l'orchestre !

On le constate ce soir encore dans la Deuxième Symphonie de Brahms, le son d'ensemble du philharmonique de Rotterdam n'est pas le plus séduisant du monde, les quelques belles individualités que sont Juliette Hurel à la flûte, David Fernández Alonso au cor (particulièrement remarqué au début de la symphonie) ou Vlad Stanculeasa au violon solo ne compensent pas totalement une relative hétérogénéité, notamment dans les cuivres.
Mais ce sont broutilles que vent emporte dans l'ardeur d'une direction qui semble d'une totale liberté, d'un enthousiasme qui fait plaisir à voir. Lahav Shani brasse la pâte brahmsienne avec une souplesse admirable, surtout dans un premier mouvement qui est déjà comme une synthèse de toute la symphonie. L'« Adagio non troppo » gagnerait à être un poil plus allant, mais les vents en soulignent l'aspect pastoral. Le troisième mouvement est une démonstration de cohésion collective, jusqu'à un finale magistral, parcouru d'un élan aussi irrésistible que savamment dosé. Le large sourire de Lahav Shani et de ses musiciens est la plus belle des conclusions.




















