C'est peu dire que cette nouvelle production d'Eugène Onéguine au Palais Garnier était doublement attendue, d'abord parce que, quelques jours après l'annonce de sa nomination comme directeur musical de l'Opéra de Paris, c'est Semyon Bychkov qui officie dans la fosse, ensuite parce que c'est à Ralph Fiennes qu'Alexander Neef a fait appel, pour la première mise en scène à l'opéra de l'acteur britannique.

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Eugène Onéguine au Palais Garnier
© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Celui-ci s'est-il montré trop scrupuleux à suivre les indications très précises que Tchaïkovski donnait le 15 décembre 1877 à l'inspecteur des théâtres impériaux ? « Il me faut une mise en scène sans luxe mais qui corresponde rigoureusement à l'époque. Les costumes doivent obligatoirement être de l'époque où se passe l'action (c'est-à-dire les années 1820). Les chœurs ne doivent pas être un troupeau de brebis, mais des humains qui prennent part à l'action de l'opéra. » Contrairement à la dernière production parisienne d'Eugène Onéguine qui n'avait pas laissé un souvenir impérissable, Ralph Fiennes et son équipe s'en tiennent à un très classique et très beau livre d'images, qui correspond très exactement à la découpe des scènes voulue par le compositeur. D'une somptueuse forêt de bouleaux à l'automne, on passe à la petite chambre d'une modeste datcha, puis dans une clairière désertique et glacée pour le duel entre Lenski et Onéguine et enfin dans un palais de Saint-Pétersbourg pour les retrouvailles finales et fatales entre des amants à jamais impossibles.

<i>Eugène Onéguine</i> au Palais Garnier &copy; Guergana Damianova / Opéra national de Paris
Eugène Onéguine au Palais Garnier
© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Les scènes de danse collective, populaire au premier acte, aristocratique au troisième, sont parfaitement réglées et somptueuses de couleurs et de distinction. Mais la direction d'acteur est minimaliste, surtout du côté des hommes. Aucune passion, aucun élan ne semble animer Lenski ou Onéguine, y compris lors de leur affrontement fatal au deuxième acte. Ils débarquent sur scène, se figent face au public, comme indifférents à ce qu'ils chantent et surtout à celles et ceux qui les entourent. Seule exception à ces postures convenues, la Tatiana éperdue de Ruzan Mantashyan dans son fameux air de la lettre au premier acte qui nous prend à témoin de ses bouleversements intimes. 

Musicalement, l'opéra de Tchaïkovski rompt avec toute la tradition de l'opéra romantique : pas d'ouverture, pas d'arrière-plan historique, pas de passions contrariées par les conventions sociales, pas de coup de théâtre. Chez Pouchkine, c'est le héros lui-même qui ne croit pas à la possibilité d'aimer. Au thème rebattu de l'amour contrarié, le poète substitue celui de l'amour déçu, des existences gâchées. Tchaïkovski renie même le terme d'opéra pour lui préférer le terme de « scènes lyriques ». C'est dire si, plus que ce qui se passe sur scène, c'est la musique qui prime ici, ce qui se passe dans la fosse et sur le plateau.

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Ruzan Mantashyan (Tatiana)
© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Tchaïkovski voulait « des chanteurs de moyenne force, mais bien préparés et sûrs d'eux-mêmes, qui jouent simplement tout en jouant bien ». La distribution ce soir correspond assez bien à ces vœux, d'autant que le compositeur ne lésine pas sur les duos voire les quatuors vocaux, que de trop fortes individualités pourraient compromettre. Ainsi l'opéra s'ouvre-t-il sur plusieurs ensembles, avec les deux sœurs, Tatiana et Olga, puis leur mère Madame Larine et la fidèle nourrice Filipievna. C'est seulement dans le second tableau qu'on entend Ruzan Mantashyan composer une Tatiana juvénile, vibrante. Le timbre de la soprano arménienne, déjà applaudie dans ce rôle à Berlin et à Liège, évoque un peu la Netrebko des débuts.

C'est au jeune ténor ukrainien Bogdan Volkov qu'on doit au deuxième acte un Lenski bouleversant : c'est lui qui a introduit le loup (son ami Onéguine) dans la bergerie, qui se fait voler l'amour d'Olga – touchante Marvic Monreal – et qui pressent sa fin prochaine puisqu'il a provoqué son ami en duel. La Madame Larine de Susan Graham est un peu en manque de volume, mais pas de noblesse, la Filipievna d'Elena Zaremba est toute empathie et bienveillance. Mention spéciale pour la seule voix qui sonne vraiment russe de la distribution, l'impressionnant prince Grémine d'Alexander Tsymbaliuk. Reste une énigme : l'anonymat de la voix et du jeu de Boris Pinkhasovitch qui compose un Onéguine comme absent à sa propre tragédie.

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Eugène Onéguine au Palais Garnier
© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Quant à Semyon Bychkov qui recevra une légitime ovation, on admire évidemment sa connaissance intime de la partition, la parfaite synthèse scène-fosse, mais on eût aimé plus d'exaltation, plus de souffle, plus de passion même dans la conduite d'un orchestre toutefois magnifique.

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