Prokofiev maintenant, après Chopin qu'elle a joué en ouverture de son récital et vient de lui valoir un triomphe pour ses débuts à La Roque d'Anthéron où elle remplaçait Khatia Buniatishvili vaincue par la canicule. Martina Meola impressionne par sa prise du clavier, par le son qu'elle tire du piano posé sur la scène de la bergerie du Château du Saillant, d'où le Festival de la Vézère irrigue tout le département de la Corrèze depuis 45 ans.

L'Italienne a 13 ans ; ses longs bras minces guident des mains pas très grandes, rondes, larges qui entrent dans le clavier avec élasticité. Il suffit de fermer les yeux pour être happé par ces quatre extraits de Roméo et Juliette. Par la plénitude sans dureté d'un jeu large, orchestral et dans le même temps détaillé, car attentif au cheminement harmonique, mélodique et dramatique de ces pièces originellement conçues comme musique de ballet. Déterminée, souple même dans les enchainements d'accords puissants, Martina Meola est tout entière dans la musique. Elle sait être espiègle et dansante, tragique et militaire dans « Les Montaigu et les Capulet », virevoltante dans « Mercutio », tendre, mélancolique et tragique dans la « Séparation de Roméo et Juliette ».
Est-ce une enfant de 13 ans qui est derrière le clavier ? C'est une artiste accomplie qui acquerra de l'expérience et agrandira son répertoire à mesure qu'elle avancera dans l'existence. Mais n'invoquons pas la « maturité », ce pont aux ânes de la critique musicale comme des « professeurs d’élèves » moqués par Yves Nat. Car si son Chopin nous a paru moins réussi que Roméo et Juliette et que la Sonate après une lecture du Dante de Liszt qui refermera son récital, ce n'est pas du tout en raison de son âge, mais bien en raison de choix affirmés.
Personne ne sait si son professeur est d'accord avec sa façon de jouer Chopin, s'il l'encourage ou s'il constate juste qu'elle a son idée et s'y tient. Le grand Isidor Philipp raconte que la première fois qu'il a entendu la toute jeune Guiomar Novaes qui venait d'entrer au Conservatoire de Paris, première sur 360 candidats, l'année de ses 13 ans, la petite Brésilienne, adulée par Claude Debussy, lui a joué la Sonate « Les Adieux » de Beethoven. Il lui fait remarquer qu'elle prend un tempo trop rapide dans le deuxième mouvement, lui demande de le rejouer plus lentement. Elle rejoue à son tempo à elle. Il la corrige. Mais elle rejoue une fois encore à son tempo à elle. Et le grand maître de conclure qu'il avait compris qu'elle savait ce qu'elle faisait, qui ne devait rien au hasard. Elle jouera cette sonate jusqu'à son dernier souffle en 1979, 70 ans plus tard.

Martina Meola joue donc Chopin comme elle l'entend, mais son entendement ne nous a pas paru convaincant pour diverses raisons. Dans l'Andante spianato, elle ne joue pas spianato mais espressivo, remplaçant le caractère étale, sorte de rêve brumeux, par un chant appuyé et plus « adagio » qu'« andante ». Tandis que dans la Grande Polonaise brillante qui la suit, elle prend au premier degré ce que Chopin traite lui par l'ironie : ces gammes et arpèges ne sont pas héroïques, ils sont le bruit des robes et des soieries, les effluves de parfums, les œillades d'une soirée mondaine. Il y faut le bel canto virtuose et léger du piano perlé ou la décantation suprême d'Arturo Benedetti Michelangeli dont c'était la nature.
Dans les deux dernières pages, d'un coup, Martina Meola décolle comme une sprinteuse et fait alors dresser l'oreille et même décoller de son siège. Dans le Nocturne op. 9 n° 1, elle détaille la mélodie quand elle devrait couler, avancer sans intentions expressives. Dans la Ballade n° 1, des ritardandos expressifs cassent la ligne jusqu'à la coda trop grandiose pour ne pas avoir été planifiée, comme si la virtuose cherchait les applaudissements.

La Dante Sonata de Liszt referme donc ce récital. Meola l'incarne avec un esprit grave, tragique et une maîtrise instrumentale qui impressionnent dans l'agencement des nuances dynamiques et des articulations. Quelque chose nous dit qu'elle chérit l'interprétation légendaire de Claudio Arrau. Mais elle ne l'imite pas du tout. Non, elle s'empare de ce texte, le déclame à la façon lisztienne, héroïne d'un voyage aux enfers, d'un combat terrible. Tout est là, profond, déterminé, comme possédé. Il n'y a qu'à applaudir.
Le voyage d'Alain a été pris en charge par le Festival de la Vézère.



















