Quand un géant de la direction retrouve l’Orchestre de Paris, il est difficile de résister à l’appel. D'autant que Sir Roger Norrington proposait un programme des plus passionnants : de la Musique Funèbre Maçonnique, œuvre tardive de Mozart rarement présentée, aux œuvres plus connues de Dvořák et Elgar.

Sir Roger Norrington © Manfred Esser
Sir Roger Norrington
© Manfred Esser

Avant même que la musique ne commence, le public comprend qu’il va avoir affaire à un personnage. Norrington joue assis sur une chaise pivotante, se tournant vers les spectateurs dès qu’il en a l’occasion, lançant des sourires et des regards pétillants de plaisanterie. Une telle familiarité, loin de l'atmosphère souvent guindée des concerts de musique classique, est plutôt bénéfique ; le chef laissera par ailleurs le public applaudir entre les mouvements, ce qu'il semble apprécier contrairement à beaucoup de ses pairs.

En une pièce de six minutes d’une beauté extrême, Norrington ainsi que l’Orchestre de Paris en formation d’orchestre de chambre font montre de leur qualité et de leur maîtrise. Le talent d’un chef se perçoit à la facilité, la souplesse avec laquelle il transmet les émotions les plus complexes à ses instrumentistes. A cet égard, Norrington est sans égal. Ses gestes fascinent ; vus du public, ils ne sont rien. Vagues, pas du tout cadrés dans l’espace, ils donnent pourtant aux musiciens tout ce qu’il faut pour avancer. Il manque un rien de clarté chez les cordes, certes, et de justesse du côté des bois, mais chaque intention fait vibrer une corde sensible chez l’auditeur avec cette magie dont Mozart, et Norrington peut-être, ont le secret. « Cette pièce est si belle, si rarement jouée, et si incroyablement courte, que j’ai envie de la réentendre », déclare Norrington dans un Français impeccable. Qu'à cela ne tienne ! Pour le plaisir de tous, le chef relance ses musiciens, semblant lui-même un simple auditeur à l'écoute de cette formation de haut vol.  

Le Concerto pour violoncelle en si mineur de Dvořák. Le soliste, Jean-Guihen Queyras, et Norrington sont issus de deux milieux musicaux différents : l’un est un ex-soliste de l’Ensemble Intercontemporain, l’autre un grand défenseur et expérimentateur du répertoire baroque et classique. Ils témoignent pourtant d'une alchimie certaine. Leurs univers se rejoignent dans le désir d’innovation et de perfection au millimètre près, et cela s’entend dans la manière dont la pièce se déploie. Queyras est excellent, très investi et tellement parfait que c’en est troublant. Dans le deuxième mouvement, et à la fin du final, les airs sont rendus si hypnotiques qu’on ne regarde plus que le violoncelle. L'instrument chante, et l’instrumentiste disparaît derrière lui de façon exemplaire. L’orchestre, phénoménal, en devient presque la présence humaine principale.

La Première Symphonie d’Elgar est menée avec le même brio et la même sensibilité. Encore une fois, il est regrettable de constater quelques faussetés chez les vents qui, quand ils n’ont plus joué depuis un moment, sortent une note légèrement à côté avant de revenir sur les bonnes fréquences. Mais l’œuvre se déploie sur la longueur avec beaucoup de pertinence et dessinent des paysages sonores variés. On attend souvent le sursaut d’énergie qui permettrait de relancer la cadence dans un long concert comme celui-ci, on ne le trouvera malheureusement jamais complètement, l’amplitude des nuances restant limitée. Norrington n'en sera pas moins admirable du début jusqu’à la fin d’une œuvre dont le style n’est pas son terrain de prédilection. Malgré donc quelques réserves, vites oubliées, le concert a parfaitement atteint ses promesses : de grands moments de musique, en compagnie de grands musiciens.

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