Ce soir à la Halle aux grains, on joue à fond la carte du Grand Sud ! L’Orchestre National de France en tournée de début d'année est venu s’encanailler dans un programme virevoltant faisant alterner le Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov et des œuvres de Bizet, Joaquín et María Rodrigo – ces deux derniers n'entretenant aucun lien de parenté.
Pourtant il faudra attendre l’« Adagio » du Concierto de Aranjuez, dix minutes de grâce profonde, pour que tout rayonne. Le guitariste français Thibaut Garcia échange avec le cor anglais de Laurent Decker dans une intense simplicité d’énonciation qui désarçonne par son naturel, tant il est facile de surjouer ce passage. Le thème connaît mille variations avant que le guitariste ne nous entraîne dans une cadence tellement fluide qu’elle en paraît facile. Garcia n’est jamais alambiqué, l’entente et la cohérence avec le chef, Yutaka Sado, sont visibles. Et c’est un tutti profondément triste qui clôt ce mouvement imprégné d’émotions.
Juste avant, on s’était réjoui de découvrir dans le premier mouvement un orchestre à l’os, souple et répondant à la guitare avec une vitalité rythmique d’une grande liberté. On revenait de loin : le Capriccio espagnol entendu en ouverture a peiné à convaincre avec un orchestre épais, envahi par l’hypertrophie confortable d’un pupitre de cuivres très à son aise dans l’« Alborada ». Heureusement, le violon solo de Luc Héry et les solistes des bois (clarinette et flûte notamment) parviennent à glisser de la subtilité et du chant.
Juste après, ce sera une belle démonstration de virtuosité dans l’« Allegro gentile » conclusif du Concierto, toujours aussi fluide et plaisant. Puis c'est une bien étrange Arlésienne (seconde suite) que nous proposent les interprètes après l'entracte. On a le sentiment que, comme pour le Concierto de Aranjuez, Yutaka Sado mise tout sur le mouvement lent, en l’occurrence le « Menuet ». Sauf qu’ici toute tension dramatique a disparu, l’effet est essentiellement gentillet. On gardera le souvenir d’une jolie alliance de timbres entre clarinettes, bassons et saxophone dans l’« Intermezzo », mais qui ne suffit pas à nous sauver de l’ennui ou de l’emphase cuivresque.
On attendait du renouveau, avec la découverte d'une « Marche » issue de l’opéra en un acte Becqueriana, de l’Espagnole María Rodrigo. On assiste davantage à une succession de micro-scènes souvent bruyantes. Puis on enchaîne avec de nouvelles courtes pièces, issues des suites pour orchestre de Carmen de Bizet, compilées par Ernest Guiraud après la mort du compositeur : « Les Toréadors » et le « Prélude » de la Première Suite, la « Habanera » et la « Danse bohème » de la Seconde Suite. Elles procurent l'effet déroutant d’en ressortir avec un goût de bonbon sucré alors que l’essentiel de l’opéra est un drame social.

Et on enchaîne encore avec trois rappels, donnés sans retour du chef en coulisses : un nouvel extrait des suites de Carmen (« Intermezzo »), puis deux polkas endiablées de Johann Strauss II pour finir dans un tourbillon plaisant qui nous fait tout oublier. Enfin, presque.

