C’est un tableau de Watteau ou de Fragonard qui nous est donné à voir lorsque se lève le rideau : dans un décor de planches et de théâtre, et des costumes du XVIIIe siècle charmants, des comédiennes répètent leurs vers avant que leur « protecteur » ne vienne leur rendre visite et tenter d’obtenir quelques faveurs. Cette mise en abyme traverse tout l’opéra et se termine avec le décès d’Adrienne Lecouvreur. Les comédiens saluent alors. Rideau. Etait-ce une représentation ou la vie trop courte d’une tragédienne disparue à 38 ans ? Le monde est une scène et sur celle-ci Adriana Lecouvreur fit des jalouses…

© Vincent Pontet
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La mort mystérieuse d’Adrienne Lecouvreur, sa liaison tumultueuse avec le Comte Maurice de Saxe, futur Maréchal de France, sa rivalité amoureuse avec la Princesse de Bouillon sont l’occasion pour le compositeur Francesco Ciléa de créer l’opéra Adriana Lecouvreur en 1902 à Milan. Il reprend la légende romantique de l’empoisonnement de la comédienne par l’aristocrate, dans la droite ligne du drame d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé, joué à la Comédie-française par la célèbre comédienne Rachel.

Angela Gheorghiu (Adriana Lecouvreur) et Alessandro Corbelli (Michonnet) © Vincent Pontet
Angela Gheorghiu (Adriana Lecouvreur) et Alessandro Corbelli (Michonnet)
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La nouvelle production de l’Opéra Bastille marque par la qualité du plateau vocal et la beauté des costumes. Sous la direction enlevée de Daniel Oren, la musique à l’écriture raffinée se met au service de l’action, accentuant les moments dramatiques comme lors de la déclamation de Phèdre où la tension dramatique est à son comble.

Angela Gheorghiu – Adriana Lecouvreur - marque la soirée par sa présence scénique, son jeu d’actrice et sa voix chaude et intimiste à la fois. Sa voix de velours, tout en nuances, se fait tour à tour amoureuse et tendre, puissante et guerrière lors de sa vengeance, évanescente lors de l’empoisonnement. Toute en intériorité, elle livre également de très belles variations dans les aigus. L’air des fleurs et le double sens des paroles « Recevez donc de moi le dernier baiser, ou le premier, doux et fort, baiser de mort, baiser d’amour » - est tout en douleur et en sensibilité. La scène de la folie finale est extraordinaire de véracité.

Angela Gheorghiu (Adriana Lecouvreur) et Marcelo Álvarez (Maurizio) © Vincent Pontet
Angela Gheorghiu (Adriana Lecouvreur) et Marcelo Álvarez (Maurizio)
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Face à elle, Marcelo Alvarez joue un Comte de Saxe amoureux et sincère, avec une belle tenue des aigus. Il fait face aux différentes femmes qu’il aime ou a aimées avec fermeté, sans se laisser dominer, si ce n’est par son amour. Son solo amoureux « je suis las, la route est longues » est magnifique. Ses airs ont parfois des accents véristes. Alessandro Corbelli campe un Michonnet digne dans son amour contrarié pour Adriana. L’amplitude de sa voix, la tenue des notes et son jeu scénique contribuent pour beaucoup au succès de cette représentation. La confrontation d’Adriana Lecouvreur et la Princesse de Bouillon (Luciana d’Intino), qui se découvrent rivales en amour, s’avère toute en douleur rentrée et en maitrise de soi.

Cette nouvelle production nous permet de redécouvrir une comédienne admirée et aimée par Voltaire et de revoir, par la mise en scène de David McVicar les questions sociales qui agitaient le XVIIIème siècle.