Associer au même programme Berlioz et Mahler, des compositeurs réputés – voire craints – pour leur sens de la démesure et du gigantisme orchestral, est loin d'être une mauvaise idée : car ils sont tout autant capables d’une délicate poésie, et remarquables dans le raffinement coloriste qu’ils savent extraire de combinaisons instrumentales au sein même d’un orchestre colossal. Le concert de ce vendredi soir au Palais des Beaux-Arts va en fournir deux magnifiques exemples...

Pour accompagner Véronique Gens dans Les Nuits d’été de Berlioz, le chef Michael Schønwandt a judicieusement ramené la taille du Belgian National Orchestra à celle d’une petite formation symphonique aux deux pupitres de violons disposés face à face, de façon à permettre à la soprano de s’exprimer aisément sans devoir surmonter une imposante masse orchestrale. La chanteuse française est un choix idéal pour ce si beau cycle : elle allie une couleur vocale un peu sombre qui convient parfaitement dans ce répertoire, à une maîtrise technique à ce point évidente que c’est à peine qu'on la remarque (justesse et legato parfaits, vibrato sans excès, graves fermes et aigus aisés, diction très claire). Ajoutons une exquise subtilité d’interprétation, où la finesse des phrasés et des nuances subjuguent.
On aurait peut-être pu souhaiter une voix un peu plus puissante pour remplir les vastes espaces de la Salle Henry le Bœuf, mais il vaut toujours mieux bien chanter que s’époumoner. On admire ainsi la légèreté de la « Villanelle », l’entêtant parfum du « Spectre de la rose », la tristesse de « Sur les lagunes », la plainte lancinante d’« Absence », la touchante rêverie de « Au cimetière » ou le romantique désir d’évasion de « L’île inconnue ». Il faut bien sûr associer à cette belle interprétation le très fin accompagnement de Michael Schønwandt, partenaire raffiné, toujours soucieux de laisser la musique et sa soliste respirer, et sensible aux plus délicates trouvailles d’instrumentation de Berlioz.
Au retour de l’entracte, le chef revient à la tête d’un BNO sérieusement renforcé et porté à 95 musiciens pour s’attaquer à l’immense Cinquième Symphonie de Mahler. De l’appel de trompette initial à l’apothéose finale, c’est une très belle interprétation de cette oeuvre protéiforme et souvent déroutante que vont donner le chef et un orchestre parfaitement préparé et totalement impliqué. Dès l’abord, il apparaît clairement que Schønwandt a une vision claire de la partition, accordant toujours la primauté à une expression qui jaillit naturellement de la musique plutôt qu’à une vision égocentrique qui verrait le chef tenter de plier la symphonie à sa volonté.
Dans la marche funèbre qui ouvre l’œuvre, on apprécie cette approche intelligente et équilibrée. Soignant toujours l’expression, Schønwandt fait bien entendre les valses fantasmagoriques qui traversent le mouvement sans jamais les souligner indûment. Il est tout aussi sensible aux sautes d’humeur qui parcourent le deuxième mouvement, et on apprécie la sonorité désincarnée, d’outre-tombe presque, du passage confié aux violoncelles seuls. Ce mouvement est vraiment vu comme une ascension vers la lumière que le chef gère avec une calme maîtrise et sans la moindre recherche de l’effet.
Pour le scherzo qui fait office de troisième mouvement, Schønwandt invite le cor solo du BNO, Anthony Devriendt, à quitter son pupitre et à se tenir debout aux côtés des percussions, le traitant méritoirement en soliste, ce remarquable instrumentiste venant à bout des considérables difficultés de sa partie très exposée avec une aisance confondante. Quant au chef, il saisit très bien le caractère kaléidoscopique et par moments cauchemardesque du mouvement.
Pour le fameux « Adagietto » confié aux seules cordes et la harpe, Schønwandt opte pour un tempo raisonnable, ce qui permet de beaux phrasés et une respiration naturelle au contraire de certaines interprétations qui tirent la musique en longueur et versent dans les pâmoisons inutiles.
Le chef trouve le caractère champêtre adéquat pour le début du finale avec ses rappels des Lieder eines fahrenden Gesellen (belles interventions du cor, du hautbois et de la clarinette), alors que plus tard les cordes précises et chaleureuses font de leur mieux pour être aussi viennoises que possibles. Et c’est d’une main sûre que Michael Schønwandt guide l’orchestre vers le triomphe qui conclut une interprétation menée par un chef probe et sensible, suivi à fond par une formation bruxelloise à son meilleur.


















