Il y a quelques semaines de cela, Marco da Silva Ferreira éblouissait le public parisien avec F*cking future, sa dernière création brillamment présentée en quadrifrontal à Chaillot. En cette fin juillet 2026, un tout autre environnement accueille le talent du chorégraphe portugais dans le cadre du festival Paris l’été. La scène en plein air implantée au cœur des jardins des Tuileries est perméable aux bruits, ceinte d’innombrables arbres et surplombée par un ciel aux beautés insolentes, constituant un écrin mouvant pour Carcaça, dont les secousses semblent aussitôt entrer en dialogue avec les frémissements des feuillages, les rumeurs de la ville et la lumière déclinante. Rien ici n'isole la danse du monde ; elle s'y frotte, elle s'y expose.

<i>Carcaça</i> au festival Paris l'été &copy; Gestuelle
Carcaça au festival Paris l'été
© Gestuelle

Dès les premiers instants de cette pièce créée en 2022, quelque chose résiste à l'évidence du corps. Les articulations paraissent céder à des impulsions étrangères, les chevilles vacillent, les membres semblent se dérober. Les dix interprètes donnent l'impression de découvrir une enveloppe physique devenue carcasse plus qu'organisme vivant, comme si chaque geste devait reconquérir sa nécessité propre. C'est toute l'intelligence du titre : les êtres apparaissent d'abord réduits à leur simple mécanique avant de se réapproprier progressivement leur chair, leur souffle, leur puissance. Cette métamorphose s'accomplit grâce à des univers successifs laissant affleurer différents types de fragilités, sans jamais rompre la tension dramaturgique.

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Sur le plateau, deux musiciens façonnent en direct une matière sonore où les percussions alternent et dialoguent avec les textures électroniques. Cette présence vivante irrigue la partition chorégraphique, épouse ses accélérations, suspend soudain son élan pour laisser surgir un temps plus intérieur. Car la pertinence de Carcaça ne tient pas seulement à son intensité et au mélange d’influences esthétiques : elle naît aussi de ses changements de rythme, de ses respirations qui empêchent la démonstration athlétique de prendre le pas sur l'émotion.

<i>Carcaça</i> au festival Paris l'été &copy; Gestuelle
Carcaça au festival Paris l'été
© Gestuelle

Marco da Silva Ferreira déploie par ailleurs une science remarquable de l'espace. Tandis que la quasi-totalité de la scène est recouverte d’un revêtement blanc, la largeur entière du plateau est investie et pas seulement sa partie centrale principale : les espaces latéraux – qu’on prenait d’abord pour d’ordinaires coulisses à vue – deviennent de véritables territoires d'expression ; la profondeur est elle aussi exploitée avec une rare intelligence, du lointain jusqu'au bord de scène, tout au long du ballet. Le mouvement ne cesse de s’emparer des différentes parties du lieu qui lui est imparti, refusant la notion d’espace unifié et de logique dans la progression des structures.

Cette mobilité permanente trouve un écho dans le travail sur les costumes : les interprètes d’abord en noir, silhouettes stylisées incarnant leurs singularités malgré leur unité de ton, abandonnent peu à peu ces enveloppes sobres au profit de tenues excentriques, colorées, résolument joyeuses. Là encore, la transformation ne relève pas du simple effet visuel : elle accompagne l'émancipation des corps et l'affirmation d'identités enfin libérées.

Cette réflexion irrigue également le rapport à la tradition. Après une première intervention chantée, comme un appel venu d'un temps ancien, les dix artistes unissent leurs voix pour narrer un récit vieux comme le monde, la misère des exploités face aux puissants. Un judicieux et discret système de surtitres permet de donner une place centrale aux paroles. Le chant devient alors un espace de contestation subversif, renforcé par une écriture chorégraphique profondément ancrée dans le sol, solide, puissante. De cette union douloureuse naît une évidence bouleversante : le temps passe, le contexte change, les combats pour un monde meilleur et plus juste subsistent. Le propos politique s'impose ainsi avec limpidité. Sans discours explicitement ancré dans notre contemporainéité, Carcaça dénonce les systèmes de domination de toutes les époques, ces systèmes qui assassinent, broient les existences, font disparaître les individus.

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<i>Carcaça</i> au festival Paris l'été &copy; Gestuelle
Carcaça au festival Paris l'été
© Gestuelle

Et puis vient le dernier tableau, véritable coup de poing. La scène s'embrase d'une lumière rouge, la fumée envahit l'espace, l'effort atteint une intensité presque irréelle. L'engagement physique des interprètes évoque celui de sportifs de très haut niveau, mais jamais la virtuosité ne constitue une fin en soi. Ce qui frappe avant tout, c'est la puissance du collectif. Les séquences d'ensemble, d'une précision vertigineuse, emportent tout sur leur passage ; elles donnent à voir une communauté qui se construit non dans l'effacement des singularités, mais dans leur mise en partage. Sous le ciel des Tuileries, Carcaça a déployé une énergie contagieuse et une humanité vibrante.

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