Rosas Danst Rosas, créée en 1983 par la chorégraphe flamande Anne Teresa de Keersmaeker, est aujourd’hui l’une des œuvres incontournables du patrimoine de la danse postmoderne. Comment continuer de faire vivre et de transmettre, année après année, cette référence chorégraphique indépassable, représentée plus de 500 fois depuis sa création ? Anne Teresa de Keersmaeker propose au Théâtre de Chaillot une nouvelle version multigénérationnelle rassemblant vingt des danseuses ayant interprété l’œuvre depuis sa création, parmi lesquelles la toute première distribution de 1983 (Anne Teresa de Keersmaeker, Adriana Borriello, Michèle Anne de Mey et Fumiyo Ikeda) jusqu’à la distribution actuellement en tournée. Avec cette recréation vibrante, amplifiée, et incroyablement émouvante pour le passage de témoin qu’elle représente, Anne Teresa de Keersmaeker compose un chef-d’œuvre à partir du chef-d’œuvre, en régénérant l’esprit original de son Rosas Danst Rosas et en en démultipliant l’impact.

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<i>Rosas Danst Rosas</i> (multicast) &copy; Anne Van Aerschot
Rosas Danst Rosas (multicast)
© Anne Van Aerschot

Dans la lignée de Fase créée un an plus tôt, Rosas Danst Rosas a marqué l’histoire de la danse pour sa construction, qui alterne les unissons et les mouvements en contrepoint dans un rapport quasiment mathématique à la musique. Initialement créée par quatre danseuses, l’œuvre se décompose en quatre parties, qui emploient chacune un bréviaire chorégraphique limité de gestes, mais déployé dans d’infinies variations et nuances. Ce sont des gestes simples évoquant le quotidien féminin (qui font d’ailleurs penser à un autre chef-d’œuvre belge, le film de Chantal Akerman Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles) tels qu’une main passée dans les cheveux, les jambes croisées, une position de repos sur une chaise, des soupirs qui bruissent, le haut d’une épaule qui se découvre sensuellement, une démarche enjouée…

La version « multicast » présentée aujourd'hui n’est pas le seul format dérivé de la chorégraphie de 1983. En 1997, un magnifique film de Thierry de Mey avait déjà revisité l'ouvrage en éclatant sa chorégraphie dans les salles de l’école RITO de l’architecte Henry van de Velde à Louvain, à l’allure de celles d’un hôpital psychiatrique. En 2020, au cours du confinement, une plateforme Re:Rosas! avait aussi permis de faire naître une communauté vivante autour de l’œuvre : une version simplifiée de la séquence chorégraphique des chaises avait été mise en ligne, présentée dans une vidéo par Anne Teresa de Keersmaeker, pour permettre au public de l’apprendre et de se l’approprier. Depuis 2020, la plateforme a accueilli une centaine de vidéos réalisées par des amateurs parfois dans des décors extérieurs très cinématographiques ou dans des versions collectives assez virtuoses.

<i>Rosas Danst Rosas</i> (multicast) &copy; Anne Van Aerschot
Rosas Danst Rosas (multicast)
© Anne Van Aerschot
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Rosas Danst Rosas est donc bel et bien un format en perpétuel mouvement, sans cesse revisité, qui fédère une communauté d’adeptes. Mais cette version « multicast », qui rassemble sur scène 19 anciennes interprètes de l’œuvre autour d’Anne Teresa de Keersmaeker elle-même dans une somptueuse polyphonie de souffles et de gestes, a quelque chose de mythique et de particulièrement touchant.

Tout en préservant le caractère intime de l’œuvre originale grâce à un éclairage rasant, cette version l’élargit véritablement. Le passage de quatre à vingt danseuses donne un élan phénoménal aux unissons, en particulier dans le deuxième mouvement de la danse des chaises. Les chevelures s’envolent, les soupirs se font bourrasques, les corps s’affaissent dans une rythmique qui semble encore plus marquée, créant l’effet d’un feu d’artifice.

<i>Rosas Danst Rosas</i> (multicast) &copy; Anne Van Aerschot
Rosas Danst Rosas (multicast)
© Anne Van Aerschot

Anne Teresa de Keersmaeker duplique aussi son travail du contrepoint en l’élargissant à la dimension du groupe : ce ne sont plus seulement les danseuses qui bougent en décalage, mais aussi des sous-ensembles de quatre à six danseuses. On retrouve donc dans la version « multicast » un double travail du contrepoint. Enfin, en invitant plusieurs danseuses plus âgées sur scène, cette version de Rosas Danst Rosas interroge aussi l’enjeu de la féminité et de la séduction à l’horizon de la vieillesse, mais aussi celui de la transmission entre les générations de danseuses, liées par une complicité évidente. Et si certaines interprètes, telles que Laura Bachman ou Jasmine Achtari, se détachent plus particulièrement que d’autres par leur virtuosité et leur précision, absolument toutes brillent sur scène.

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