Le jeune pianiste Jean-Paul Gasparian est de ces artistes méticuleux qui ne laissent rien au hasard. Sans épanchements ni états d'âme, ce disciple de Jacques Rouvier, Michel Béroff et Claire Désert donnait à la Roque-d'Anthéron un de ces récitals où chaque note est pensée, s'inscrivant dans un tout architecturé dont on ne manqua pas d'admirer les moirures. Démonstration en trois actes avec un Prélude et la troisième ballade de Chopin, la deuxième sonate de Prokofiev, et les Études-Tableaux de Rachmaninov.

© Christophe Gremiot
© Christophe Gremiot

Le Prélude op.27 n°2 s'éclaire en effet comme des vitraux aux couleurs des différentes tonalités entendues. Évacuant presque le côté vocal sans perdre la fluidité des vaguelettes de la main gauche, Jean-Paul Gasparian prend juste le temps de poser quelques accords pour en révéler la secrète gravité, et parvient à envelopper les auditeurs dans une religieuse communauté sonore, où la ferveur du moment, conjuguée à l'acoustique extraordinairement intime du lieu, n'est guère troublée que par le chant des oiseaux et le passage des avions, qui seuls nous rappellent que l'on est en plein air. Le pianiste semble préférer à l'étirement par le rubato la sensation d'un cheminement constant, irrésistible vagabondage de l'imagination. C'est le cas dans la troisième ballade : on y admire en particulier le soin constant apporté au basses, qui résonnent comme autant de coups de cloches. De ces pierres luisantes, les couleurs jaillissent de la main droite comme du vif-argent. Jean-Paul Gasparian n'est pas un pianiste rhétorique : il conçoit la partition non comme jeu de questions-réponses mais bien comme flot ininterrompu. Flot révélant au passage de bien rares fragilités dans les brillants élans de main droite, mais qui, à la manière d'un Walter Gieseking, emporte son auditeur sans même lui donner l'occasion de décrocher l'attention. Seule la retenue toute en sobriété du pianiste, preuve incontestable de style et de bon goût, empêche l'auditeur de se noyer dans cette ivresse sonore.

Dans la deuxième sonate de Prokofiev, ce parti pris fonctionne à merveille, tant le flot se transforme en une impeccable mécanique. Tout au long de la sonate, le pianiste fuit le grandiose de cette œuvre toute d'espièglerie et se contente d'en régler les petites boîtes à musique. Tout en pointant du doigt les subtiles errances harmoniques de l'œuvre, il garde la cap en en imposant la cohérence à nos oreilles. Le reste n'est qu'artifices, mais quels artifices ! Rubans de main droite délicieusement perlés, sensation du marteau frappant la corde dans le scherzo, douceur ouatée des résonances dans le mouvement lent ; seul le final est légèrement en-deçà, Jean-Paul Gasparian se jetant corps et âme dans la cadence virevoltée de la partition, alors que la virtuosité du mouvement est peut-être plus celle d'un certain détachement.

Puis viennent les huit Études-Tableaux Op. 39 de Rachmaninov. L'interprétation se veut sobre, mais évocatrice : il y a en effet quelque chose de Scriabine dans les harmonies flottantes des deux premières études. La quatrième renoue avec l'espièglerie bondissante que l'on avait tant savourée chez Prokofiev. Mais au contraire, dès la cinquième, la mécanique réglée de la main gauche se destructure peu à peu en remous ; la main droite donne du relief à l'ensemble, le descriptif cède peu à peu la place au narratif ; d'accord en accord, on atteint bientôt un véritable acmé. Surprenant renversement de parti pris qui se confirme dans les bis : d'abord, le célèbre Nocturne en do dièse mineur de Chopin, tellement célèbre que Jean-Paul Gasparian semble céder à l'improvisation et, chantant sous la dictée de l'imagination, se laisse porter par cet air venu des tréfonds de sa mémoire, comme s'il lui avait toujours été connu. Après une courte mais audacieuse pièce de Babadjanian, la Danse de Vagharshapat, le pianiste nous éblouit dans la première ballade de Chopin, par sa manière de canaliser le son en un jaillissement contrôlé.

Pourrait-on conclure en soulignant la maturité du jeune pianiste, consciencieux dans ses partis pris et impeccable dans la justesse de ses interprétations ? Jeunesse n'est donc pas forcément synonyme de fougue, ni d'éclat : par la noblesse de son style et la clarté de son phrasé, Jean-Paul Gasparian nous a montré ce soir qu'il y a bien d'autres façons de briller.