Certains spectateurs n’y tenaient plus : des « bravos » et des applaudissements se sont fait entendre. Un spectateur s’est insurgé : « silence ! C’est pas fini ! ». Et pour cause, la jeune hindoue finissait à peine le premier couplet de « l’air des clochettes », que déjà la salle manifestait son enthousiasme sans en attendre le second. Difficile de ne pas s’allier à l’enthousiasme du public devant une interprétation de si grande qualité.

<i>Lakmé</i> à l'Opéra Grand Avignon, mise en scène de Lilo Baur © Delestrade/ACM-STUDIO
Lakmé à l'Opéra Grand Avignon, mise en scène de Lilo Baur
© Delestrade/ACM-STUDIO

Sabine Devieilhe, qui interprétait pour la quatrième fois le rôle de Lakmé, a envoûté la salle. Heureusement, la jeune colorature française n’était pas seule à subjuguer le public. Cette reprise de la production de l’Opéra Comique, présentée en 2014, a comblé nos attentes.

Créée en 1883 à l’Opéra Comique, la partition relatant l’histoire d’amour impossible entre la fille du Brahmane et un général anglais, en pleine époque coloniale en Inde, a valu à Delibes l’un des plus grands succès de l’histoire de l’institution parisienne. On se réjouit donc de voir que cette partition est de nouveau à l’affiche en France avec - et c’est un fait rare - une distribution presque exclusivement française.

À la vue de la réussite évidente de ce spectacle, commençons donc par ce qui nous a le moins plu. Heureusement peu nombreuses, les faiblesses du spectacle se trouvent dans la fosse mais également sur le plateau. Comment parvenir à juger l’interprétation et la direction musicale de Laurent Campellone quand nos oreilles étaient si préoccupées par d’importants défauts de justesse, de précision des attaques et d’un manque d’homogénéité global en provenance des musiciens de l’Orchestre Régional Grand-Avignon ? Les cordes ont été particulièrement indisciplinées respectant les tempi du chef à leur guise et les départs souvent en retard. Cette indiscipline globale est d’autant plus regrettable que Laurent Campellone a beaucoup d’idées judicieuses pour retranscrire cette musique. Les tempi sont très justes, les nuances sont très intéressantes et l’équilibre avec le plateau est toujours recherché. Sur le plateau, le Gérald de Florian Laconi rate également le coche avec une interprétation trop en force. Le ténor français surprend par un manque de finesse dans les nuances, un manque d’élégance dans le style (si délicat dans ce répertoire) et des aigus souvent rétrécis et vibrés. Heureusement, le reste du plateau vocal nous a enchanté.

Julie Pasturaud, Ludivine Gombert, Chloé Briot et Christophe Gay forment un quatuor d’anglais très équilibré grâce aux qualités vocales évidentes de chacun. Maîtrise technique, élégance et fraîcheur sont justement au rendez-vous. Nicolas Cavallier est un luxueux Nilakantha. Plein d’autorité, doté d’une articulation exemplaire et d’une voix toujours très saine, il subjugue par une interprétation très juste. Comment également ne pas être sous le charme de la Mallika de Julie Boulianne qui forme avec Lakmé un duo des fleurs d’une superbe homogénéité.

Sabine Devieilhe (Lakmé) © Delestrade/ACM-STUDIO
Sabine Devieilhe (Lakmé)
© Delestrade/ACM-STUDIO

Et Lakmé ? Que dire d’autre si ce n'est que son interprétation frôle le sublime. Nous avions déjà entendu Sabine Devieilhe lors de sa prise de rôle à Montpellier en 2012. La voix a gagné en assise, en puissance et l’interprétation en maturité. Tous les airs sont parfaitement maîtrisés. L’air des clochettes à l’acte deux est magistralement virtuose et si riche en nuances. L’air « pourquoi dans les grands bois » au premier acte est très  touchant par sa fraîcheur. Et surtout, c’est dans le final « tu m’as donné le plus doux rêve » que Sabine Devieilhe bouleverse le plus. Ses nuances pianissimi, son phrasé si élégant et sa fragilité la rendent si troublante. Suspendu à ses lèvres, le public déjà conquis, fait preuve d’un grand silence pour ne rien rater de cette musicienne exceptionnelle. Comme on le comprend !

Sur scène enfin, Lilo Baur présente une production vraiment séduisante, justement sobre et délicate. Saluons le beau décor de l’acte trois formé de lianes descendant des cintres et représentant un saule pleureur. Les costumes sont délicatement traités sans couleurs criardes. Les lumières sont assez subtiles et offrent aux yeux des couleurs séduisantes. En soi, une mise en scène justement dosée, à la direction d’acteurs précise et évitant l’overdose visuelle.

En définitive, du bonheur pour les yeux et les oreilles permettant de rendre justice, comme il se doit, au répertoire d’opéra comique. Traitée avec la même exigence que le « grand répertoire », cette musique – si délicate, si française – nous prouve qu'elle mérite bien sa place à l'affiche des théâtres lyriques de l’hexagone.    

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