« Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre (...). En un mot, descendre dans l'intraduisible ». Ces mots de Roland Barthes en ouverture de L'Empire des signes évoquent assurément l’expérience musicale à laquelle Mao Fujita a convié le public du Théâtre de Beaulieu dans le Concerto pour piano et orchestre n° 3 de Beethoven, mercredi dernier, en compagnie de l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Car le pianiste s’est emparé de la partition dans un geste d’immanence extrêmement personnel, aucunement académique et traditionnel, et toujours dans une délicatesse infinie.

« Ce chat qui glisse sur le clavier », selon les mots d’Alain Lompech, produit ses arabesques et ses nombreuses gammes chromatiques du revers de la patte, sur des notes à ce point effleurées qu’on se demande bien si un contact avec le clavier a même eu lieu. Tout naît de lui, avec lui et en lui, dans une tranquillité et une joie profonde dont il gardera l’énigme tout au long du concert et ce dès son entrée, s’excusant presque d’être là en s’asseyant comme par hasard, parce que la place aurait été laissée libre. Puis quand il ne joue pas, l’écoute sage, il pose ses mains sur les cuisses, chérubin tourné vers l’orchestre.
Fujita est minéral dans le premier mouvement, épousant l’exactitude carrée de chaque touche blanche du piano, jusqu’à ces quatre notes répétées et détachées qui semblent anticiper la Cinquième Symphonie ; aquatique et contemplatif dans le deuxième mouvement, fait de jeux impressionnistes avant l'heure, dès ces deux accords arpégés au milieu de l’exposition du thème ; brillant, joyeux et fleuri dans le troisième mouvement, notamment dans les paires de triples croches qui émaillent le refrain, sonnant comme des clochettes de perce-neige printanières. Partout, il chante et il phrase d’un cantabile d’opéra alla Bellini des notes qui deviennent dès lors des couleurs et des parfums. Il met à la disposition du passant qui l’écoute un magnolia ou un cerisier en fleur sur lesquels des abeilles butinent. Un paysage qu’il compose sur le vif, d’après nature. Les japonais appellent cela « hanami » : l’art de contempler au début du printemps la floraison des cerisiers.
Peut-être tout cela nous a-t-il été dicté par ces magnolias qui s’époumonent en ce moment de leurs grosses fleurs blanches à Lausanne, déchirant de leur toison le ciel et les montagnes encore enneigées qui se reflètent bleutées dans l’eau, jusqu’au soir où ils viennent se parer d’une douce lumière orangée et décadente toute italienne. C’est cela, le « Largo » selon Mao Fujita, une idée de paradis terrestre, qui ne l’empêche pas de pudiquement s’effacer pour laisser la flûte et le basson s’ébrouer tendrement. Sublimation d’une des plus belles pages de l’histoire de la musique qui entrera en résonance avec la cadence du premier mouvement, réalisée de main de maitre, passant d’un choral dans l'esprit de Bach à une fine pluie de notes pour retrouver les arches quasi lisztiennes d’une cathédrale.
Au pied levé, le chef Sunwook Kim a remplacé Christoph Eschenbach annoncé malade. Et si le diapason entre le pianiste, l’orchestre et le chef a mis une partie du premier mouvement à s’établir, le reste de l’œuvre s’est avéré fascinant d’écoute et de sensibilité. À tout moment l’orchestre porte le pianiste, jusqu’à ce finale vif et classique, mozartien à souhait, qui évoque Les Noces de Figaro. On en vient à se demander si le nom du chef coréen Sunwook Kim n’a pas été proposé par Fujita lui-même, tant on sent une complicité évidente entre les deux pianistes, confirmée dans la merveilleuse Danse hongroise n° 1 à quatre mains de Brahms donnée en bis, où Fujita s’occupera bien sûr des miroitements de la partie haute du clavier.
La Symphonie n° 2 de Schumann donnée en deuxième partie révèlera encore mieux ce chef qui s’empare de l’orchestre à bras le corps, par cœur, dans des méandres et des mouvements hypnotiques et fébriles, sur la cime du désespoir ou du drame. On sent ici que ce do majeur qui architecture l’essentiel de la symphonie n’est qu’un prétexte à une intranquillité existentielle. Mais on restera cependant sous un plafond de verre émotionnel, à l'inverse de la première partie, moment – très – fort de la soirée.


