Une tradition bruxelloise veut que la présidence semestrielle tournante du Conseil de l’Union européenne soit marquée par un concert de gala accueillant des musiciens de premier plan provenant du pays qui occupe la présidence, honneur qui revient jusqu’à la fin de cette année à la Finlande. L'occasion était donc parfaite pour envoyer à Bruxelles, à titre d’ambassadeur officieux, l’Orchestre philharmonique d’Helsinki.

Le <i>Concerto en forme de pas de trois</i> à Bruxelles © Maarit Kytöharju
Le Concerto en forme de pas de trois à Bruxelles
© Maarit Kytöharju

Pour leur première visite dans la capitale belge depuis 1900, les visiteurs d’Helsinki et leur directrice musicale Susanna Mälkki avaient choisi d’offrir au public du Palais des Beaux-Arts un superbe et inattendu cadeau sous la forme du Concerto pour violoncelle en forme de pas de trois (1965-1966) de Bernd Alois Zimmermann, qui constituait le cœur et la révélation de ce concert. Cette œuvre captivante, marquée de la brûlante intensité propre à ce compositeur inclassable (on entend ici tant le post-sérialisme de l’époque que l’influence du jazz) est indiscutablement de celles dont on ne comprend pas qu’elles ne soient pas imposées au répertoire. Le compositeur pose bien sûr de redoutables exigences au soliste, mais fait également preuve d’une brillante imagination sonore dans son orchestration avec des parties virtuoses pour clavecin, piano, contrebasse, saxophone soprano et même harmonica de verre (ici sous forme de verres plus ou moins remplis d’eau et effleurés des doigts mouillés).

On aurait pu croire incongrue l’idée de concevoir un ballet sur une partition aussi exigeante, mais le fait est que la deuxième exécution du concerto à Wuppertal en 1968 s’accompagna déjà d’une chorégraphie dont il ne reste hélas aucune trace. Prenant au mot le compositeur, le chorégraphe finlandais Tero Saarinen a conçu un ballet – plus précisément un pas de trois (ici pour un danseur et deux danseuses) comme le veut le titre – sur la musique du concerto. Pour permettre le déroulement de la chorégraphie, l’orchestre était placé en formation assez compressée (de façon à libérer le haut et l’avant de la scène) et entouré d’une forêt de néons de couleur (blanc, bleu, rouge) et d’intensité variable.

En dépit des louables efforts des danseurs, on marquera quelques réserves sur une approche très physique, voire athlétique de l'ouvrage, mais somme toute plus sportive que poétique. En outre, la concentration qu’exige l’écoute d’une telle musique et la nécessité de suivre les évolutions de danseurs partageant la scène avec un orchestre lui aussi au cœur de l’action plutôt que caché dans une fosse (ainsi qu’un soliste attirant forcément l’attention) ne rendaient pas l’exercice très facile. Conclusion : la tentative est courageuse mais pas vraiment réussie. En revanche, le volet purement musical n’appelle que des éloges tant pour le remarquable violoncelliste britannique Oren Shevlin que pour ses partenaires attentifs et engagés.

La Finlande et Sibelius étant indissociables dans l’esprit de beaucoup de mélomanes, on ne s’étonne guère que les invités finlandais aient amené dans leurs bagages des œuvres de leur plus grand compositeur. Le concert s’est ainsi ouvert sur une très belle exécution du « Cygne de Tuonela » – quel dommage qu’ils aient opté pour ce simple extrait et non pour l’intégrale de la Suite Lemminkäinen, si rarement entendue sous nos latitudes !

Susanna Mälkki © Simon Fowler
Susanna Mälkki
© Simon Fowler

Dans la salle plongée dans une quasi pénombre, on a pu directement apprécier la sobre maîtrise de la cheffe Susanna Mälkki. Sa franchise, son honnêteté, sa volonté de transmettre la musique avec sincérité et rigueur comme son refus de l’effet extérieur impressionnent très favorablement. Voici une cheffe qui, par son autorité naturelle, sa connaissance parfaite des partitions et un vrai « bras », sait tirer le meilleur d’un orchestre visiblement habité d’une volonté de bien faire et dont les musiciens font preuve d’une belle qualité d’écoute réciproque. Outre le remarquable soliste au cor anglais, la formation fait entendre des vents pleins de personnalité, même si la vérité oblige à dire que les cordes – claires, disciplinées et transparentes, mais à la sonorité assez mince – ne sont guère voluptueuses. Mais même pour ceux qui ont appris cette musique avec les fabuleux enregistrements de Karajan ou Ormandy, il n’est pas difficile de faire abstraction des capiteuses cordes de Berlin ou Philadelphie lorsqu’on entend l’aisance et le naturel des musiciens venus d’Helsinki dans un répertoire qui leur est si familier.

Les mêmes remarques valent pour la Symphonie n° 5 de Sibelius qui conclut le concert. À nouveau, le fait de ne pas être en présence d’une super machine symphonique est tout à fait secondaire face à une formation abordant ce répertoire avec une sincérité et un engagement extraordinairement convaincants, sous la battue d’une cheffe dont la compréhension de l’œuvre est tout bonnement infaillible. Dès le premier mouvement que Susanna Mälkki fait jaillir d’une seule coulée, on apprécie particulièrement des bois joliment agrestes, conférant à cette musique une qualité de fraîcheur et de plein air essentielle chez un compositeur à qui la nature tenait tant à cœur. La magnifique interprétation de cette symphonie culmine comme il se doit dans l’extraordinaire hymne du finale, où la cheffe prend le parti de l’énergique propulsion plutôt que de l’extase.

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