La Troisième Symphonie de Mahler fascine. Œuvre-signature de bien des orchestres, sa profondeur cosmogonique et sa construction si inventive font vite oublier sa monumentalité. Les chiffres ne mentent pas : c'est certainement la symphonie de Mahler la plus donnée ces dernières années à Paris et, ce soir encore, la Philharmonie de Paris affichait salle comble. Un des meilleurs orchestres américains – le Boston Symphony Orchestra –, la fougue toujours plus maîtrisée d'un des chefs les plus appréciés du public parisien – Andris Nelsons – et l'impeccable Susan Graham pour chanter le Chant de Minuit ; le succès sera grandiose, théâtral, ou ne sera pas !

Andris Nelsons © Marco Borggreve
Andris Nelsons
© Marco Borggreve

Le tour de force du premier mouvement est de couler plus d'une demi-heure de musique dans un moule aux aspérités multiples et aux textures toujours renouvelées. Andris Nelsons l'a bien compris, lui dont le souci premier semble être ici la clarté de l'architecture. La primauté du timbre s'établit ce soir sur la masse sonore ; c'est presque une symphonie concertante pour une dizaine de solistes. Le temps semble s'étirer un peu dans les premières minutes ; mais Nelsons a perçu la différence qu'il y avait entre avancer à gros sabots et prendre le temps de contempler le paysage orchestral. La partition se déroule sans emphase grâce à l'extraordinaire versatilité de l'orchestre, jamais emprisonné dans une seule identité sonore. Les interventions des violoncelles et contrebasses fusent avec précision et rendent justice à la virtuosité de l'orchestration. On se souvient, avec un sourire, des premières intégrales Mahler, où l'effet primait sur la manière ; on en est aujourd'hui bien loin.

Succédant à trente minutes d'exubérances telluriques, le court et très frais « Tempo di minuetto » a forcément fonction d'intermezzo. Et Nelsons joue le jeu, en adossant le costume d'un architecte distant et bienveillant, laissant aux musiciens le premier rôle. Des chefs comme Leonard Slatkin nous ont montré la hauteur de vue qu'exige cette posture à demi passive ; et on se souvient de l'exubérance pas toujours adulte des premières années d'Andris Nelsons. Quel chemin depuis ! Fermement ancré sur ses pieds, il soutient du geste de longues phrases en ne forçant jamais plus le sens des notes, et ne bat les valeurs courtes que pour des raisons de cohésion instrumentale. Une exigence de fiabilité, un effacement de soi au profit de l'ensemble qu'on ne retrouve guère que chez les chefs d'opéra.

Pour le scherzo, Nelsons ne s'appuie sur rien d'autre que l'habileté instrumentale de ses musiciens. La partition se déroule « Ohne Hast », selon le souhait de Mahler, mais avec la même volonté de rondeur et de fraîcheur que le mouvement précédent. Où sont les espiègleries des bois, les malicieux contrechants des cuivres ? Tout cela est fort agréable, mais ne s'encanaille pas assez. Qu'importe ! Dans l'acoustique toujours lumineuse de la Philharmonie, le solo du cor de postillon émane dans une immatérialité feutrée qui confine à la féérie.

Susan Graham réalise ce soir avec brio un exercice particulièrement difficile : incarner la profondeur du texte d'Ainsi Parlait Zarathustra, sans y imprimer la moindre once d'affect et en se comportant comme un simple instrument de l'orchestre. Son timbre retrouve l'intensité tellurique du premier mouvement ; fort loin du Chant de la Terre ou du final de la Quatrième Symphonie, le chant s'incarne en une psalmodie haletante, servie par une diction fort exacte.

Après un cinquième mouvement hélas trop anecdotique (saluons toutefois les chœurs, bondissants et d'une revigorante allégresse, préparés par Johannes Prinz et Victor Jacob), émerge, attacca, le fameux adagio, hymne à l'amour se laissant porter, diaphane et cotonneux, comme un adieu à la matérialité terrestre. Andris Nelsons est en retrait ; la musique est trop belle pour qu'on ose prendre le pas sur elle. Candeur fougueuse des cordes dans le registre grave, chaleur frémissante du solo de trompette planant au-dessus des ondes sonores ; l'Orchestre de Boston, véritable maison d'accueil pour les musiciens français de l'immédiat après-guerre, a su conserver une sensibilité toute ravélienne.

Ce soir, Andris Nelsons a vu très haut. Et très loin. En teintant sa symphonie de tons debussystes, en en faisant ressortir la rigueur de sa construction et les richesses de son orchestration, il inscrit l'œuvre dans une modernité toujours plus actuelle, sans en occulter l'aspect parfois désuet de son inexplicable charme. 

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