L’affluence était celle des grands soirs en ce 3 septembre pour le début de la saison symphonique à la Philharmonie de Paris. Au programme, deux classiques du répertoire, le « Don Quichotte » de Richard Strauss et la dixième symphonie de Chostakovitch par l’orchestre symphonique de Boston et son jeune et brillant directeur, Andris Nelsons.

Andris Nelsons © Marco Borggreve
Andris Nelsons
© Marco Borggreve

Dès les premières mesures du « Don Quichotte » l’élégance, qui caractérisera toute l’interprétation, est au rendez-vous. La qualité sonore exceptionnelle de l’orchestre frappe elle aussi d’emblée : précision des bois, unisson parfait des cordes, pizzicati profonds et précis, brillance, qui n’exclut pas une certaine rondeur des cuivres. Andris Nelsons opte pour un tempo modéré qui permet de savourer chaque seconde d’une musique qui change à chaque instant. Il le fait avec une vraie conduite des phrasés, une incroyable subtilité dans l’étalonnage des nuances et un enchaînement des différents épisodes d’une parfaite cohérence. L’orchestre symphonique de Boston est d’une beauté sonore époustouflante et ses musiciens font preuve d’un engagement et d’un sens du collectif jamais pris en défaut. Yo-Yo Ma, très brièvement déstabilisé au tout début, trouve rapidement ses marques et se fond alors dans la magnificence de l’orchestre en s’accordant à la lecture quasi chambriste d’Andris Nelsons. Les variations successives offrent un kaléidoscope de couleurs, de climats et de rythmes qui soulignent à merveille le coté rapsodique de cette musique. Yo-Yo Ma et Steven Ansell, premier alto de l’orchestre, unis par une vraie complicité musicale et humaine, inondent la Philharmonie de leurs timbres chauds et suaves. Don Quichotte et Sancho Pança peuvent ainsi vivre avec passion et une justesse exceptionnelle leurs aventures chevaleresques et nous enivrer de leur musicalité qui semble infinie.

En seconde partie, Andris Nelsons et l’orchestre symphonique de Boston offrent une dixième symphonie de Chostakovitch d’anthologie. On connait les affinités de ce chef avec cette œuvre qu’il vient d’enregistrer et qu’il a déjà donnée en mars dernier à Paris avec l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. Cette symphonie, qui n’est pas la plus connue de Chostakovitch, est sans doute l’une des plus noires. Comme dans Strauss, Andris Nelsons sculpte le son, sollicite les échanges entre les lignes musicales et obtient de ses musiciens une interprétation passionnée et tendue qui semble organique. Le long et changeant moderato initial, conduit avec une extrême transparence orchestrale, génère une atmosphère pesante palpable. Le court allegro qui suit, d’une violence hallucinée, est mené avec une maîtrise absolue et dans un impressionnant déchaînement qui sidère notamment par les coups de timbales répétés et par les impeccables et stridents accords des cuivres. L’accord final résonne quelques secondes dans une Philharmonie de Paris qui résiste à toute saturation acoustique. Dans l’allegretto, véritable concerto pour orchestre, chaque instrumentiste successivement sollicité démontre une musicalité hors pair, notamment le corniste réussissant le prodige de laisser penser qu’il joue hors-scène, la clarinette aux nuances inouïes et un premier hautbois magique et aérien. Cette valse morbide stupéfiante de réalisme et d’une beauté fantomatique finit par s’évaporer dans le néant. Quant à l’Andante-Allegro final d’abord désolation absolue, il devient ensuite jubilation dans un enchaînement de couleurs, de rythmes et de thèmes parmi lesquels on reconnaît, comme dans l’allegretto, le motif DSCH (ré, mi bémol, do, si), signature de l’auteur. Le bis, un galop endiablé de Chostakovitch d’une mise en place musicale parfaite, déclenche instantanément une formidable ovation.

La nouvelle saison de la Philharmonie de Paris a bel et bien commencé et à quel niveau ! Espérons d’autres moments musicaux aussi intenses pendant la suite de la saison.