La Corée du Nord est un pays qui reste bien mystérieux de nos jours encore. Peu de personnes ont pu franchir ses frontières et s’intéresser à sa culture. Les plus proches restent évidemment les sud-coréens, et Eun-Me Ahn nous rappelle d’ailleurs qu’il s’agit d’un seul et même peuple. “Tous ensemble !” clame sa troupe de danseurs après s’être rassemblés en brisant une ligne imaginaire. C’est avec franchise, humour et une légère pointe de provocation que la chorégraphe construit son dernier spectacle, North Korea Dance, présenté au Théâtre des Abbesses en février 2019. La diversité des tableaux, l’intelligence des enchaînements et le défilé spectaculaire de costumes confèrent à ce panorama haut en couleurs deux qualités quasi oxymoriques : un réalisme précis, teinté d’ironie, se mêle à la douceur d’une rêverie indéfectiblement joyeuse.

<i>North Korea Dance</i> (Ch: Eun-Me Ahn) © JM Chabot
North Korea Dance (Ch: Eun-Me Ahn)
© JM Chabot

Tandis que les spectateurs s’installent, les vidéos projetées témoignent du travail de recherche approfondi d’Eun-Me Ahn : habituée à travailler en partant des danses traditionnelles, pour extirper l’essence d’un matériau déjà existant et le réinventer à travers son prisme, la chorégraphe n’a eu d’autre choix dans le cas présent que de fonder sa réflexion sur des enregistrements, vu la difficulté pour accéder au nord du pays. Les dix danseurs et danseuses viennent de Corée du sud, et leur apprentissage n’est pas similaire ; cependant, l’esthétique proposée par Eun-Me Ahn considère la Corée comme un tout, un pays aux influences et rites divers, enracinés dans une histoire remontant bien avant 1945 et la partition imposée par la guerre.

En préambule, c’est la musique traditionnelle qui est mise à l’honneur - symbole par excellence du langage universel. La joueuse de gayageum (instrument traditionnel coréen) délivre un récital fort apaisant avant de devenir accompagnatrice d’une danseuse presque figée, drapée d’or telle une déesse, s’exprimant uniquement grâce aux calmes mouvements de ses mains. Le contraste est brutal quand de grosses basses électros envahissent l’espace ; entre 1945 et 2019, quel grand écart culturel ! Les dix danseur.se.s surgissent peu à peu sur le plateau, très en rythme, mimant une sorte de défilé militaire parodique. Vêtu.e.s d’uniformes dorés pailletés, ils marquent la cadence avec énergie et entrain, préférant le saut au pas, et surtout le sourire au garde-à-vous. Leur état d’esprit est exagérément transparent : ”contents de vous voir !” s’exclament-ils soudain d’un air euphorique, en adressant de la main des coucou surexcités à une salle hilare et ravie. Les plumeaux qu’ils agitent juste après comme agréments supplémentaires aux figures dessinées sur le plateau surprennent à peine tant ils vont de pair avec un enthousiasme poussé jusqu’à l’absurde.

Contraste à nouveau avec une scène entièrement dans le silence. D’abord un merveilleux solo d’Eun-Me Ahn à la silhouette androgyne, puis une occupation de l’espace incroyablement aérienne par l’ensemble de la troupe ; le bas de jambe seul est sollicité (orteils, pied, cheville), créant des micro-mouvements d’une précision absolue, tandis que les bras ondulent gracieusement avec une souplesse hypnotisante, au charme proche mais bien plus subtil et déroutant encore que la délicate fragilité requise pour les battements d’ailes du Lac des Cygnes.

<i>North Korea Dance</i> (Ch: Eun-Me Ahn) © JM Chabot
North Korea Dance (Ch: Eun-Me Ahn)
© JM Chabot

Après cette parenthèse poétique, place au glamour et au sexy ! Les danseurs s’emparent du plateau pour montrer leur technique et relancer le divertissement grâce à la puissance que dégagent leurs corps...tout recouverts de rose et de paillettes ! Et alors ? Aucun problème pour exhiber leur virilité. La société de spectacle dans laquelle nous vivons ne laisse de côté aucune extravagance pour satisfaire à l’exigence du plaisir visuel. Peu après en rouge vif (et sans volants), ils dégagent la même fierté, le même panache, s’adonnant à des sauts, des tours et des traversées de plateau toujours plus impressionnants – allant jusqu’à brandir le poing ou se taper sur le torse. Cette ostentation brillante et tapageuse n’est jamais loin du rire franc : juste après le solo d’une femme-papillon au long voile affriolant, une autre surgit en imitant sans vergogne un dindon, à la gestuelle irrésistiblement cocasse.

L’hommage que rend Eun-Me Ahn au karaoké, pratique hyper répandue en Asie, est tellement singulier et délicieux de fantaisie qu’on aimerait qu’il marque la fin d’un spectacle déjà bien riche et abouti. Néanmoins, la scène finale s’avère indispensable à l’esprit qui imprègne toute la chorégraphie : les deux “peuples” d’abord séparés se retrouvent réunis pour une fiesta endiablée et exaltée, où danses de couple cohabitent avec danses de groupe - le fameux “tous ensemble”. La liesse envahit de plus en plus un public déjà déchaîné qui se met à taper dans ses mains et acclamer ces êtres à l’apparence si joviale, si accessible... On n’espère qu’une chose : que cette joie demeure, et prospère en tout lieu !


****1