Le travail sur la répétition du mouvement est une des tendances majeures de la danse contemporaine ; c’est un choix qui caractérise véritablement l’esthétique de certains créateurs et qui constitue le principe fondamental d'un bon nombre de ballets. Mais tout le monde n’a pas le talent exceptionnel d'Anne Teresa De Keersmaeker ou Christos Papadopoulos (entre autres). Alors que les attentes à cet égard étaient élevées, la nouvelle proposition de Nacera Belaza, présentée au Centquatre dans le cadre du Festival d'Automne, déçoit fortement. Est-ce parce que le temps alloué à cette création nommée Untitled 1 a été insuffisant, la chorégraphe avouant dans l'interview publiée dans le programme de salle avoir « disposé de très peu de temps » ?

<i>Untitled 1</i> de Nacera Belaza &copy; Marc Domage
Untitled 1 de Nacera Belaza
© Marc Domage

Toujours est-il que, quelles que soient l’intention et la réflexion derrière la conception de l’œuvre, le résultat peine à convaincre, à cause de l’absence d’un matériau chorégraphique un tant soit peu développé. Le minimalisme adopté se trouve poussé à l’extrême et dépasse ici un point limite : à partir de leurs positions initiales réparties sur le plateau, les danseurs (un peu plus d’une dizaine) du Ballet de l’Opéra de Lyon mettent près d’une demi-heure à se réunir pour former une ligne unique, quasiment sans qu’on les voie bouger.

Certes, il s’agit d’une sorte de dispositif illusionniste réussi ; certes, une atmosphère chargée de mystère et de poésie se déploie du fait de la pénombre soigneusement conçue par Éric Soyer – le noir est si dense qu’on peine à voir les contours des corps eux-mêmes recouverts de noir ; certes, par la suite les rapides allers-retours de l’arrière à l’avant de la scène puis les tourbillons solitaires surgissant successivement près du public seront appréciés avec plus de ferveur après un si long tableau initial. Mais l’ennui prend le dessus, empêchant la fascination de survenir, et entre la simple difficulté de percevoir visuellement les mouvements et la pauvreté de l’accompagnement sonore (un continuum électronique parfois même agaçant), on ressent du soulagement quand la pièce se termine.

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Untitled 1 de Nacera Belaza
© Marc Domage

La première minute de WE NEED SILENCE de Katerina Andreou balaie d’un coup la torpeur ambiante. Au rythme d’une musique house entraînante diffusée à puissant volume, une danseuse habillée en citadine avec des tons clairs se laisse happer par l’envoûtement des beats implacables et répète avec entrain un enchaînement plein de vivacité, faisant penser à une séquence de clip commercial ou un extrait de spectacle de pom-pom girls. La scénographie composée de plusieurs niveaux, évoquant des gradins ou les marches d’un grand escalier, amplifie l’impression d’une tonalité joyeuse à la coloration « marketing ». Les autres interprètes rejoignent bientôt la première danseuse, tous adoptant le même pas (avec quelques variations, décalages en canon puis regroupements à l’unisson).

On assiste à une fête endiablée nécessitant une véritable endurance, ce qui permet d’admirer la vigueur et la précision du Ballet de l’Opéra de Lyon dont chaque membre exécute la séquence en se l’appropriant – l’éclairage permet cette fois d’apprécier les spécificités de danse et d’expressivité des différents danseurs. Au bout d’un moment se produit une rupture, juste quand l’ennui recommençait à poindre ; la musique se fait d’un coup lointaine, étouffée (comme si on se retrouvait dans la pièce voisine de là où a lieu la soirée) et les individus se mettent à se décomposer, semblant frappés par un drame. L’injonction à se déchaîner leur apparaît-elle soudain vaine, superficielle et insupportable ? Tout le groupe subit cet abattement au ralenti, puis certains relancent la fête, motivent les autres à les rejoindre à nouveau, jusqu’à ce qu’une lassitude définitive les amène à quitter la scène ; il ne restera bientôt qu’un danseur esseulé, qui finira lui aussi par se décourager. Forte de l’évolution narrative qui la sous-tend, cette pièce divertissante et habitée offre une critique des pressions sociales originale, malgré un canevas chorégraphique sommaire.

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WE NEED SILENCE de Katerina Andreou
© Opéra de Lyon, Nicky Bruckert
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