Qu'elle est belle cette Philharmonie de Paris en ce soir de septembre baigné d'une jolie lumière déjà rasante ! Des familles se promènent dans le parc planté de tilleuls et sur les grandes pelouses qui font le lien avec la Grande Halle de La Villette, la Cité de la musique, le Théâtre Paris-Villette et le Conservatoire national de musique et de danse. Plus d'une heure avant le concert que le Philharmonique de Berlin et Simon Rattle vont donner en ouverture de la saison classique du nouveau haut lieu de la musique, les mélomanes prennent le soleil sur la grande terrasse du premier étage par lequel on entre dans la Salle Pierre-Boulez.

Sir Simon Rattle © Ava du Parc | Philharmonie de Paris
Sir Simon Rattle
© Ava du Parc | Philharmonie de Paris

Entrons. Premier balcon de face, ni trop près ni trop loin de l'orchestre. 2400 personnes sont là pour écouter deux œuvres de Chostakovitch qui sont loin d'être les plus connues du compositeur : la Première Symphonie et la dernière, l'énigmatique Quinzième. Les Berliner sont déjà venus ici, notamment pour une intégrale des symphonies de Beethoven. Occasion pour les Parisiens d'entendre cette légendaire formation dans une acoustique qui n'est ni aussi sèche que celle du Théâtre des Champs-Elysées ni trop brillante comme celle de Pleyel. Celle de la Salle Pierre-Boulez est généreuse, trop se dit-on assez rapidement quand Rattle et les Berliner déchaînent toute la puissance dont ils sont capables dans une Première Symphonie qui impressionne plus qu'elle ne convainc.

La musicologue Hélène Cao, dans le remarquable texte de présentation du concert, insiste beaucoup, et à raison, sur les « formes claires, fondées sur des groupes thématiques savamment caractérisés et distincts les uns des autres », et sur le « ton constamment pétillant » de l’œuvre. Or ici, c'est moins ces aspects qui ressortent qu'une lecture fondue, ample, appuyée sur des basses puissantes et des cordes somptueuses, faisant passer le souci de clarté, la mobilité des éclairages au second plan quand bien même les vents et les percussions sont plus vifs et tranchants.... L'entrée en matière semblait pourtant annoncer une lecture vive, transparente, détaillée mais soucieuse d'un climat général plutôt optimiste, même si affleure, dans le « finale » notamment, ce qui fera le succès ultérieur du compositeur, dont la musique n'incite pas à la plus franche gaîté. C'est incontestablement somptueux sur le plan sonore, mais ce manque de pulsation, ces fortissimo un peu confus, ce manque de mobilité et l'impression que les musiciens ne sont pas sur le qui-vive gênent un peu. Acoustique de la salle ? C'est elle évidemment que l'on accuse dans un premier temps quand un confrère, voisin de siège, à qui nous en parlons nous fera remarquer pendant l'entracte que les grands pans de tissus mobiles ont été descendus le long des murs dans une niche prévue pour diminuer un peu le temps de réverbération. 

Cinquante années séparent la première de la dernière des symphonies du compositeur soviétique. Son langage harmonique, mélodique a finalement peu évolué, mais sa science a tellement progressé que l'on est passé de la maîtrise stupéfiante d'un compositeur de 20 ans au génie d'un des plus grands maîtres de l'orchestre du XXe siècle. Signe ? Aucun fortissimo, aucun « plein jeu » de l'orchestre ne vient trop solliciter l'acoustique. La clarté règne sans partage au sein d'une lecture à mon sens passionnante pour au moins deux raisons. La première est que l'on entend cette symphonie avec un quatuor à cordes rond et soyeux, appuyé sur des contrebasses quasi dignes de rivaliser avec un 32 pieds d'orgue, même si elles ne descendent pas à 16 Hz, des timbres d'instruments à vent qui n'ont pas la verdeur de ceux des orchestres russes dont les couleurs, pour beaucoup, tiennent quasi lieu d'interprétation, à la façon dont la scénographie d'un opéra peut être prise pour sa mise en scène. Cette « défolklorisation », si l'on peut dire, loin de desservir la musique de Chostakovitch, la déplace vers une universalité, une « modernité » de ton et de propos irréfragable, et vers une perception plus nette de ce qui peut être authentiquement russe ici dans le langage, jusque paradoxalement dans les citations de Rossini, de Bartok ou de Wagner qui reçoivent leur visa de séjour dès qu'elles résonnent... différemment qu'au naturel.

La seconde raison est que Simon Rattle et les Berlinois sont chez eux là où voici quarante ans, je ne les imaginais guère quand j'étais chaque semaine dans leur salle berlinoise. A tort, sans doute ? Cette formation a changé. Profondément renouvelée, elle n'a rien perdu de ses qualités, mais le fait de s'être confrontée à des œuvres et styles que les Philharmoniker ne fréquentaient pas - ou pas souvent -, a éclairci les textures, rendu plus virtuoses et plus différenciés les pupitres qui manient une dynamique qui sait explorer les nuances piano et pianissimo avec une précision accrue. Désormais, ils vont vers la musique et ne la ramènent pas à eux comme le font encore les Wiener Philharmoniker. Cette Quinzième Symphonie fait coexister un propos continu sans cesse interrompu par des incises, des citations, des retours « vers », des immobilisations, des phrases non résolues avec certitude... Ce discours exige, pour ne pas s'éparpiller, une tension permanente et invisible. Tout doit sembler détendu, ouvert, s'assembler miraculeusement comme les pièces d'un puzzle, alors même que la musique avance de façon souterraine, sans fléchissements, vers une résolution qui ne s'annonce pas et laisse interdit, chaque fois, l'auditeur : une longue « pédale » sur laquelle revient paisiblement le thème du commencement. Œuvre singulière dont l'éloquence discrète résume on ne sait quoi, on ne sait qui. Et qui jamais, peut-être, ne m'était ainsi apparue appartenir si pleinement à un XXe siècle plus radical et novateur qu'on a bien voulu le dire.

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