Créée en 2015 puis remontée ce mois-ci avec le Ballet de l’Opéra de Tunis à Chaillot – Théâtre national de la Danse, Tenir le temps, œuvre majeure de Rachid Ouramdane (directeur de l’institution), n'a rien perdu de sa pertinence. Dans un monde traversé par les crises, les migrations, les tensions politiques et l’accélération permanente des rythmes de vie, la question du vivre-ensemble demeure plus brûlante que jamais.

Seize danseurs et danseuses composent un organisme hétérogène en perpétuelle transformation. Dès les premières minutes, la notion de fluctuation s’impose comme l’un des moteurs de l’écriture chorégraphique. Rien ne demeure stable. Les regroupements se forment, se dispersent, se recomposent selon des logiques insaisissables.
Rachid Ouramdane construit ici une danse fondée sur le mouvement incessant. Les interprètes traversent l’espace sans interruption véritable, comme portés par un courant invisible. Des lignes se forment parfois, puis se défont rapidement. Des trajectoires individuelles émergent avant d’être absorbées dans une dynamique plus large. Le regard ne cesse de passer d’un point à un autre du plateau, peinant à fixer durablement une image.
L’une des grandes réussites de la pièce réside dans l'impression que des ondes d’énergie parcourent constamment le groupe : les impulsions circulent d’un corps à l’autre et entraînent une série de réactions successives. Ces réponses en ricochet créent une sensation de propagation continue, comme si les interprètes étaient reliés par des courants invisibles.

La musique électronique de Jean-Baptiste Julien, reposant sur des jeux rythmiques et de discrètes variations de phrasés, accompagne les métamorphoses du groupe sans les surligner. Les danseurs et danseuses paraissent évoluer dans un même champ énergétique, sans forcément s’en rendre compte et tout en conservant leur singularité propre.
Le Ballet de l’Opéra de Tunis se montre à l’aise dans cette écriture exigeante. La précision collective impressionne, mais ce qui retient surtout l’attention est la place accordée à l’imperfection humaine. Ouramdane ne recherche jamais une synchronisation absolue. De légers décalages subsistent, des rythmes individuels persistent à l’intérieur du mouvement commun. Cette fragilité assumée donne à l’ensemble une qualité profondément organique.
La gestion des présences et des absences participe également à la richesse de la pièce. Les disparitions et réapparitions des individus au plateau modifient constamment la perception du groupe. Un interprète quitte momentanément le champ visuel tandis qu’un autre surgit ailleurs ; certaines figures semblent se dissoudre avant de renaître sous une autre forme. Ces variations contribuent à l’impression d’un ensemble vivant, traversé de transformations permanentes plutôt que régi par une structure fixe.
Le spectacle avance ainsi par vagues successives, entre densification et relâchement, concentration et dispersion. Du fait de la circulation continue des corps, la scène évoque un paysage mouvant, parcouru de flux qui ne cessent de reconfigurer les relations entre les individus. La danse devient alors l’observation sensible d’un collectif en construction permanente, toujours menacé de dispersion mais aussi toujours capable de retrouver un nouvel équilibre.

Dans un contrepoint très pertinent à cette expérience collective, Chaillot avait décidé de programmer en première partie des solos de divers chorégraphes tunisiens. En ce mercredi de première, la soirée débutait donc avec Tassaouef / MAD’H, du chorégraphe et danseur Hazem Chebbi.
Dès son entrée en scène, celui-ci instaure un rapport singulier à l’espace. Autour de lui, quatre pièces de tissus deviennent de véritables partenaires de jeu. Tour à tour disposés au sol, repositionnés, déplacés ou remballés, ces tissus dessinent des territoires mouvants, des traces de passage et des espaces de mémoire. Loin d’être de simples accessoires scénographiques, les matières textiles participent pleinement à l’écriture chorégraphique, prolongeant les gestes du danseur et donnant une matérialité visible à ce qui semble relever du souvenir.
La bande sonore contribue fortement à cette impression. On y entend la voix d’une femme enregistrée sur le vif : celle de la grand-mère du chorégraphe. Sa présence suggérée agit comme un fil narratif discret mais essentiel, faisant affleurer une histoire personnelle qui rejoint une mémoire plus vaste. En creux se révèle ainsi un hommage à la culture de la ville de Tozeur, dont Chebbi est originaire. Cette dimension mémorielle demeure cependant suggérée plutôt qu’énoncée. Naviguant entre la représentation d’un rituel et l’affleurement de mouvements hip-hop, le chorégraphe évite toute démonstration illustrative et privilégie l’authenticité d’une danse à mi-chemin entre intensité et fragilité, laissant au spectateur le soin de combler les espaces laissés vacants – avant que Tenir le temps ne fasse son œuvre.




















