À l’occasion de la venue du jeune pianiste lyonnais Wilhem Latchoumia à Ibos, le Parvis proposait un programme en forme de double clôture. Le récital permettait en effet d’achever, d’une part, le cycle de manifestations « quintessences ibériques » et, d’autre part, de proposer une dernière soirée autour de la figure de Claude Debussy et du centenaire de sa disparition. Quoi de plus naturel alors que de réunir côte à côte le compositeur français et l’espagnol Manuel de Falla ?

Wilhem Latchoumia © Anthony Arquier
Wilhem Latchoumia
© Anthony Arquier

Wilhem Latchoumia ouvre le concert avec une des trois estampes de Debussy : Soirée dans Grenade. La pièce, ayant suscité l’admiration de Manuel de Falla, est exécutée subtilement par le pianiste qui introduit délicatement le balancement de la habanera à la basse, puis figure avec ses touches la guitare gitane avant de développer une excitation toute progressive et un grand éclat final. On touche ici une Espagne rêvée par le compositeur qui n’a jamais mis les pieds dans le Sud du pays. En effet, dans ses échanges avec Manuel De Falla, Debussy écrira « Vous avez flatté mon goût pour les belles images par un des côtés qui me passionnent le plus, car vous savez combien j’aime, sans le connaître hélas !, votre pays » (1910).

Après cette introduction, le programme propose un bref retour à l’époque classique avec le Fandango de Felix Maximo Lopez, une Sonate en ré majeur de Mateo Albeniz et une Sonate en ré majeur d’Antonio Soler, autant de pièces qui révèlent le processus de développement du style espagnol, ce croisement si particulier entre l'écriture classique « européenne » et des accents typiquement hispaniques. Abandonnant tout jeu romantique et tout rubato excessif, le pianiste fait d’autant mieux ressortir l’originalité de ce langage. Ses mains rebondissent sur le clavier dès que les rythmes dansés se font plus présents, font carillonner les formes martiales et font ressortir avec douceur l’allure humoristique de certains traits. Loin d’être de simples bagatelles, ces pièces permettent déjà au soliste d’exprimer ses talents virtuoses, notamment au travers de ponctuels staccatos extrêmement rapides et millimétrés.

On revient à la musique moderne et à Claude Debussy, avec l’exécution de trois préludes. Brouillard donne l’occasion à Wilhem Latchoumia de faire ressortir, entre les balancements de la main droite et les accords parallèles, une délicate voix intérieure. Il insiste avec humour sur le côté pesant du Général Lavine excentric sans jamais sombrer dans la lourdeur. Son jeu est vivant mais toujours équilibré, son rubato jamais exagéré et très contenu. Les fourmillements de Feux d’artifice laissent rapidement la place aux explosions. On voit les salves des fusées sortir des mains de l’interprète dans de larges mouvements continus, remplacées par une sonnerie finale que le pianiste fait ressentir lointaine, comme un écho.

L’aspect traditionnel de la musique ibérique est ensuite convoqué avec plusieurs œuvres de Manuel de Falla. À l’inverse de Debussy, le compositeur espagnol apporte sa musique dans la capitale française où il séjourne de 1907 à 1914. Il restera attaché à la ville par la suite. Comme il l’écrira à Zukoaga en 1923 : « Pour tout ce qui fait référence à mon métier, ma patrie, c’est Paris ». Wilhem Latchoumia s’en fait l’interprète zélé. Sa Sérénade andalouse est brillante et mélancolique, dans un style bien plus contemplatif que celui de Debussy, alternant modes majeurs et mineurs. El Amor Brujo offre une large palette colorée et dansante qui permet de saisir toute la virtuosité du pianiste.

Les Charmes de Mompou, présentés par Wilhem Latchoumia comme un écho aux épigraphes antiques de Debussy, bien que très courts, sont illustrés avec une délicatesse et un toucher subtil. Le pianiste recours seulement à la partition pour trois dernières pièces de Falla, Danse du Meunier, Homenaje et la Fantasia Baetica. Citant Debussy, il lui rend par là même hommage et l’interprète y veille avec soin. Le virtuose offre au public deux rappels avec Polichinelle d’Hector Villa Lobos, puis Bailacito de Carlos Guastavino. À l’image de l’ensemble du concert, Wilhem Latchoumia aura offert un voyage raffiné et savant à l’époque des nationalismes musicaux.

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