Depuis sa victoire de « Révélation artiste lyrique » aux Victoires classiques 2012 et sa prise de rôle dans Lakmé de Delibes à Montpellier, la carrière de la jeune soprano colorature française Sabine Devieilhe s’est accélérée. Elle est aujourd’hui demandée par les plus grandes scènes de la planète lyrique dans un répertoire aussi varié que sa tessiture.

Alors qu’elle s’apprête à revenir à Lakmé à l’Opéra de Marseille début mai, nous avons retrouvé la chanteuse afin de lui poser quelques questions sur ce rôle mais aussi sur sa vie de jeune maman et ses projets musicaux.

Sabine Devieilhe (Lakmé, Opéra Grand Avignon, mars 2016) © Cédric Delestrade/ACM STUDIO
Sabine Devieilhe (Lakmé, Opéra Grand Avignon, mars 2016)
© Cédric Delestrade/ACM STUDIO

Après vos débuts avec Lakmé en 2012 à Montpellier vous avez chanté le rôle sur diverses scènes françaises, quasiment tous les ans. Comment a-t-elle évolué depuis ces années ?

Quand j’ai rencontré Lakmé en 2012, elle m’impressionnait beaucoup car elle est sur scène du début à la fin de la partition. Ce rôle fait partie des rôles qui définissent les œuvres. L’histoire de cette femme qui se découvre pendant les 2h30 d’opéra était pour une jeune artiste un grand challenge au niveau de l’endurance et du travail en amont lors de la préparation du rôle. Un rôle aussi conséquent, avec l’utilisation de toutes les différentes tessitures de mon instrument était quelque chose d’assez vertigineux en 2012. Pour autant, je suis totalement tombée amoureuse de la partition de Lakmé. Je me suis rendue compte que j’avais l’occasion de jouer un personnage extrêmement riche car cette jeune fille vit des choses très intenses : elle est à la fois pieuse, sage, parfois coquette et profondément passionnée. J’ai, depuis cinq ans, beaucoup chanté le rôle et à chaque fois que je le retrouve, je découvre de nouvelles choses.

Qu’aura de différent cette Lakmé Marseillaise ?

C’est une œuvre que je suis particulièrement heureuse de donner ici à Marseille car c’est une partition du « répertoire » qui fait partie de ces grands opéras dont tout le monde connaît au moins deux grands airs qui sont d’ailleurs souvent ceux de Lakmé. J’ai découvert le public de Marseille dans Falstaff il y a deux ans et j’ai l’impression qu’il y a ici une ferveur et un amour de l’opéra et du répertoire qui me touchent particulièrement. Je suis donc très heureuse de revenir avec quelques années de plus, plus d’expérience et de sérénité. L’angoisse des débuts n’est plus la même pour ce rôle.

Comment voyez-vous ce personnage de Lakmé ?

Je pense que Lakmé voyage dans l’univers poétique à travers Gérald qui en plus d’un militaire est également un homme de lettres, un érudit. Lakmé voyage donc à travers le verbe, la contemplation et la poésie. Je vois Lakmé comme une figure très poétique.

Elle est également une figure très religieuse et pieuse notamment à travers son père. La première fois qu’elle apparaît, elle est voilée et adulée par une foule qui entretient la braise de la foi envers cette jeune femme sacrée.

Enfin, je pense que Lakmé est aussi et avant tout une jeune femme. Cette troisième facette de Lakmé prend toute son envergure à travers l’œuvre et finit par dépasser sa vertu sacrée ainsi que le simple mythe dans lequel Gérald la cantonne. Lakmé grandit énormément à travers l’œuvre et meurt d’amour par passion.

Sabine Devieilhe (Lakmé), Florian Laconi (Gérald), © Cedric Delestrade/ACM-STUDIO
Sabine Devieilhe (Lakmé), Florian Laconi (Gérald),
© Cedric Delestrade/ACM-STUDIO

Justement, cette histoire d’amour entre Lakmé et Gérald, vous y croyez ? La question est d’autant plus légitime que le vocabulaire employé dans le livret par les amants est souvent emprunté au vocabulaire du rêve et peu à celui de la réalité.

Oui évidemment. Pierre Loti présente une dimension de l’exotisme proche du fantasme. Mais cependant, je pense que ce rêve, auquel tendent Lakmé et Gérald, constitue tout ce qu’ils voudraient voir composer leur réalité. Gérald se trouve dans cette réalité militaire, dans une Inde à conquérir. Lakmé est, quant à elle, dans le rite quotidien, dans le sacré. L’un et l’autre, par le rêve et le fantasme, sont transportés et vivent quelque chose de très fort. Gérald manque de mourir et Lakmé finit par se suicider.

Avec la metteure en scène Lilo Baur, nous essayons de présenter le fait que c’est peut être la première fois que dans cet âge adolescent de Lakmé, cette jeune fille éprouve des choses aussi fortes et réelles. La sensualité de cet anglais, le fait qu’il connaisse la tendresse du contact physique (les cheveux sont beaucoup évoqués) sont autant d’éléments d’une dimension nouvelle qu’elle ne connaissait pas et qui va la bouleverser profondément.

Comment abordez-vous le travail du texte dans cette partition ?

Le retour au mot, au verbe nous permet de « dépoussiérer » un peu cette œuvre. Évidemment j’ai conscience que cet exotisme est extrêmement daté. On parle d’un fantasme exotique qui répond à un goût particulier de la fin du XIXème siècle. En revenant véritablement aux mots et à la façon dont Delibes les a mis en musique, en revenant à cette prosodie qui est absolument géniale ; finalement, tout devient extrêmement limpide et cette œuvre prend toute sa dimension. Le travail du mot est la base de ce genre de partition. L’emphase ne vient pas par la tradition du répertoire mais par la qualité de l’orchestration et la qualité du mot qui doit être compréhensible.

Je me souviens lors de la prise de rôle avoir récité, comme pour une pièce de théâtre, l’intégralité du texte pour toujours comprendre le sens du mot avant d’y mettre le sens de la phrase musicale.

Sabine Devieilhe (Lakmé, Opéra-Comique, 2014) © Pierre Grosbois
Sabine Devieilhe (Lakmé, Opéra-Comique, 2014)
© Pierre Grosbois

La phrase musicale doit-elle passer avant ou après la phrase du texte ?

Tout dépend. Dans un exercice d’opéra comique comme celui-ci, avec une version intégrant les récitatifs mis en musique, il y a des moments qui sont quasiment du récitatif, comme en musique ancienne, avec du texte presque parlé et un accompagnement. Il y a d’autres moments où l’on est vraiment dans de l’opéra romantique. Je pense notamment aux grands duos d’amour avec Gérald. Dans ces scènes la ligne musicale triomphe et le texte vient se poser très naturellement sur une magnifique ligne et une carrure qui, même pour un étranger dans la salle, permet de comprendre l’émotion de chacun des personnages.

Cette partition est-elle encore en phase avec le public de 2017 ?

Même moi je me disais au début : « j’ai de la chance de chanter ce rôle car il correspond parfaitement à ma voix, mais quand même, cette œuvre est un peu datée ». Mais face à la qualité première de la musique, on reste admiratif face à ce bijou extrêmement bien orchestré aux couleurs infinies. On a beaucoup à recevoir de cette œuvre sans même écouter le propos.

Quelles sont les grandes étapes musicales du rôle de Lakmé ?

Il y a d’abord toute la première phase de « recherche » avec cette prière et ce premier air qui commence par un « pourquoi ? ». La première page de Lakmé serait donc cette grande question, cette élévation vers la spiritualité.

Ensuite, le grand tournant musical et prosodique de Lakmé, c'est le premier duo avec Gérald qui nous entraîne dans une espèce de sensualité de la ligne musicale. Lakmé reçoit des vagues de mots lors de ce duo et je trouve très touchante la façon dont ce duo est écrit.

Ensuite, il y a évidemment le fameux air des clochettes qui est un moment de tension extrême.

Comment envisagez-vous l’air des clochettes ? Numéro de bravoure ? Numéro dramatique ? Quel sens donnez-vous à la première vocalise a capella ? Quel sens donnez-vous à la légende racontée ?

Si l’on se replace dans un des sièges de l’Opéra-Comique en 1883, c’est LE moment de bravoure de l’œuvre. C’est le moment où les gens frémissent et où l’exercice de style de cette fable exotique devient un moment d’opéra. Pour moi, en tant qu’interprète, il s'agit donc de la clé de voûte du rôle. J’ai besoin de maîtriser ce moment de musique du mieux que je peux.

Mais tout cela n’existe que parce que Lakmé est forcée à chanter par son père, qui ainsi la transforme en appât, pour faire venir cet anglais. Cet air est donc l'air d’une femme coincée dans une situation très délicate, au sein d'une foule non seulement jouée par le chœur mais aussi par le public, acteur de cette pièce à ce moment précis. « Écoutons la légende de la fille des Parias » : on est vraiment ici dans un théâtre à 360° et c’est quelque chose que je ressens beaucoup au centre du plateau. Je suis totalement emprisonnée à ce moment.

Cette tension dramatique charge la grande vocalise a cappella du début. Cette vocalise est tellement délicate à chanter et en même temps tellement porteuse de sens. Sur un simple « ah » Delibes réussit à nous faire comprendre le sacré puisque l’on est encore un peu dans un chant incantatoire ; mais aussi on entend que cette Lakmé ne veut pas servir d’appât et souhaite protéger son Gérald. Cette ligne accidentée, magnifiquement mise en musique par Delibes passe par toutes les nuances, par tout l’ambitus du soprano colorature : des fameux contre mi au médium charnu.

Vient ensuite la fameuse légende qui évidemment emprisonne Lakmé et raconte son histoire. Cette légende devient presque la complainte de Lakmé.

Ce qui est incroyable c’est qu’on se rend compte que Lakmé, par ce chant, est également en train de prendre un certain plaisir à chanter. Elle est elle-même en train de se dépasser et de donner le plus beau de ce qu’elle a à chanter : à la fois contrainte par son père et emportée par son amour du chant. Cette dernière caractéristique me touche beaucoup puisque, cela ne vous surprendra pas, j’adore chanter.

Venons-en à des questions plus personnelles. Vous êtes une jeune maman depuis cinq mois. La maternité influe-t-elle sur la voix ?

En ce qui me concerne je souhaite, dans les prochaines années, essayer de conserver toujours la légèreté de ma voix et cette accroche médium, aiguë et sur-aiguë. Ces caractéristiques n’ont pas changé du fait de ma grossesse. Mais dans le sens où évidemment je suis profondément métamorphosée depuis que je suis maman, oui mon chant a changé. Je suis depuis dans une réalité complètement différente et dans un bonheur total. Je suis très accomplie dans cette nouvelle vie qui commence.

Vous arrivez à mener de front les deux carrières de maman et de chanteuse ?

C’est encore le tout début. Pour l’instant tout va bien et tant qu’il n’est pas scolarisé j’ai mon fils avec moi tout près. J’ai l’impression d’avoir une double vie mais je le vis très bien.

Sabine Devieilhe © Josep Molina
Sabine Devieilhe
© Josep Molina

Quels sont, pour finir, vos projets musicaux à venir ?

Wagner ! Non ce n’est pas vrai ! Il n’y a rien de très original ni extravagant. J’oserais dire que tout ce que j’avais envie d’aborder un jour va m'être proposé dans les années qui viennent.

J’ai envie de Mozart un peu tout le temps dans ma vie. Aussi Il y aura du Mozart quasiment une fois par an. Évidemment il y a cette Reine de la nuit que je ne me lasse pas d’interpréter, mais je vais aussi chanter à La Scala le rôle de Blonde dans l'Enlèvement au sérail. Je vais aussi chanter ma première Susanna et d’autres projets de concerts et récitals Mozart. Vous aurez compris qu'il fait partie de mes chouchous !

Il y a également un personnage que je rêvais de rencontrer c'est Zerbinetta (Ariane à Naxos). Je vais la jouer la saison prochaine au Festival d’Aix-en-Provence et j’en suis très heureuse. Strauss était un peu mon challenge secret. Zerbinetta et aussi Sophie du Rosenkavalier seront mes défis à venir.

Vous n’avez pas peur d’affronter l’orchestre Straussien ?

Non car l’orchestre de Strauss pour une voix très aiguë est particulièrement bien pensé. Zerbinetta n’est d’ailleurs pas mise en danger par l’orchestre. Quant à Sophie c'est un rôle tellement suspendu et éthéré qu’il ne devrait pas y avoir de difficulté non plus.

Et les héroïnes belcantistes ? Et le grand Opéra français ?

J’ai redonné La Sonnambula la saison dernière et j’ai adoré cela. Oui je vais aussi faire du Bel Canto mais j’y vais très doucement car je préfère rester prudente avec ce répertoire.

Concernant le Grand opéra, il sera particulièrement représenté dans les prochaines années puisque je vais donner ma première Ophélie dans Hamlet de Thomas et d’autres surprises sont à venir ! Ces textures très généreuses de l’orchestre français me touchent beaucoup et je m’y sens de plus en plus à l’aise. Donc j’en profite !

 

Entretien réalisé à l’Opéra de Marseille, le vendredi 21 avril 2017.