Vers 1600, un changement majeur est survenu dans l'imagination des musiciens européens. Transformée par les instruments à clavier, la musique est passée d'une organisation en couches polyphoniques à quelque chose d'essentiellement harmonique : une mélodie et une harmonie au-dessus d'une basse. Et avec ce changement d'orientation, un nouveau phénomène est bientôt apparu : l'opéra.

Thomas Leininger est particulièrement bien placé pour nous éclairer sur cette histoire. En plus d'enseigner la pratique musicale et la basse continue historique à la célèbre Schola Cantorum de Bâle, ce claveciniste est également compositeur et reconstitue des opéras historiques, notamment ceux de Monteverdi, Vivaldi et Haendel.
Les opéras des XVIIe et XVIIIe siècles s'adressaient aux adultes : il s'agissait d'événements sociaux destinés à impressionner et où il fallait être vu. Mais à des époques plus tardives, en particulier à partir de la fin du XIXe siècle, le drame musical est devenu plus inclusif sur le plan culturel, s'adressant également aux jeunes et aux enfants. Aujourd'hui, l'opéra pour enfants est un genre assez courant – mais la composition originale de Leininger, Les Dinos et l’Arche, présentée dans une nouvelle version française avec l'ensemble baroque Cappella Mediterranea à La Cité Bleue à Genève en février, reste quelque chose d'inhabituel.
« Il s'agit essentiellement d'un remix, d'une combinaison de différents styles, allant du premier baroque au langage musical classique », m'explique Leininger lors de notre conversation en visio. L'ensemble mobilise une riche section de basse continue, créant un fond semi-improvisé pour accompagner les chanteurs. « Nous avons également des clarinettes, des cors, un célesta et des percussions, ce n'est donc pas seulement un petit groupe baroque, comme on pourrait s'y attendre dans une "véritable" musique baroque. » Néanmoins, la partition ressemble souvent à celle d'un opéra baroque : parfois, elle ne comporte qu'une ligne vocale et une ligne de basse chiffrée, le remplissage harmonique faisant l'objet d'une improvisation.
Cette œuvre prend sa source dans le travail de Leininger avec le Badisches Staatstheater de Karlsruhe. « J'y ai réalisé plusieurs reconstitutions, dont la plus importante était le Montezuma de Vivaldi. Près de la moitié de l'opéra avait été perdue, et j'ai réécrit la partie manquante. Ils avaient l'idée d'amener les jeunes à la musique ancienne en créant une courte pièce dans le style baroque. » Or les opéras du XVIIe siècle sont généralement très longs : « cette pièce ne dure pas trois heures ! Elle dure environ 90 minutes. »
L'histoire des Dinos et l'Arche repose sur Charles Darwin et son iguane des Galápagos, qui se demandent ce qui a bien pu arriver aux dinosaures lors du déluge biblique. Comment ont-ils pu manquer l'embarquement dans l'Arche ? « Les dinosaures, qui constituent véritablement la classe supérieure de leur époque, sont un peu démodés, à l'image des aristocrates. Ils réservent les meilleures places sur l'Arche, des chambres luxueuses, mais ils ne disposent pas d'horloges modernes, seulement de cadrans solaires. Dès que la pluie commence à tomber, ils ne peuvent plus voir l'heure, ce qui fait qu'ils arrivent trop tard, toutes les places ont été prises par d'autres animaux », explique Leininger.
Ces nobles sauropodes sont donc contraints de se débrouiller seuls. La musique baroque fait écho à leur nature aristocratique : les personnages nobles et surnaturels sont naturellement omniprésents dans les opéras de cette époque, et même le texte adopte les formes de l'époque. « Le livret, le texte, est très inventif, explique Leininger, et j'ai eu la chance d'avoir une traductrice, Tina Hartmann, qui a rédigé sa thèse sur les livrets d'opéra baroque. Elle connaît tous les différents mètres et formes poétiques, tout ce qui s'est passé au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, et elle a vraiment créé un texte moderne qui joue avec toutes ces formes. »
En plus de s'inspirer de l'opéra baroque, Les Dinos et l'Arche s'inscrit dans une tradition plus large de représentations opératiques d'animaux sensibles. Du Renard de Stravinsky, tiré des contes populaires d'Afanasyev, à La Petite Renarde rusée de Janáček, en passant par les créatures du jardin de L'Enfant et les Sortilèges de Ravel, ou les Maximonstres de Where the Wild Things Are et Higglety Pigglety Pop! de Knussen. Le style collagiste et coloré d'Oliver Knussen semble être d'ailleurs l'ascendant naturel des Dinos, à bien regarder les imposantes wild things préhistoriques de Maurice Sendak qui prennent la mer avec leur chef adoptif Max, ainsi que l'écriture lyrique pseudo-mozartienne de Knussen à la fin de Higglety Pigglety Pop!.
« En réalité, je ne me suis inspiré d'aucune œuvre existante, explique cependant Leininger. Travailler sur le texte, le créer et le mettre sous une forme adaptée à la composition était à l'époque une tâche vraiment colossale, et j'étais complètement absorbé par ce processus ! J'ai repris des citations de musique existante – des motifs, des mélodies de Vivaldi ou de Bach, pas nécessairement très évidents, mais cachés ici et là dans l'opéra. Il y a donc des références à des pièces existantes, mais j'ai essayé de le faire de manière amusante et pleine d'esprit. »
Les représentations d'animaux sensibles sont néanmoins relativement rares dans l'opéra baroque, qui préfère les nobles, les dieux, les fées, les esprits et les muses. Même dans l'oratorio Serpentes ignei in deserto (Serpents de feu dans le désert) de Johann Adolf Hasse, les serpents sont silencieux. Les animaux parlants étaient plus courants dans les contes populaires, et en particulier dans la littérature médiévale, notamment dans la poésie latine et le Roman de Renart, très populaires au XIIe siècle.
Dans Les Dinos et l'Arche, Leininger fait quelque chose de similaire à Britten dans Noye’s Fludde, en renvoyant à des genres antérieurs par le biais d'une référence au récit biblique du déluge. Et comme Britten, Leininger adopte des techniques musicales d'époques antérieures, bien que légèrement différentes. Stravinsky s'est lui aussi intéressé à l'histoire de l'arche dans son court opéra télévisé The Flood, s'attardant sur l'effort collectif que représentait la construction de l'arche.
L'approche de Leininger et de son librettiste Cédric Costantino est nettement plus humaniste. « Comment pouvons-nous travailler ensemble au lieu de nous battre les uns contre les autres ? Comment la poésie et la musique peuvent-elles faire partie de notre vie et nous aider à résoudre nos problèmes ? », s'interroge le compositeur.
Il est naturel qu'une histoire mettant en scène un groupe de créatures en voie d'extinction trouve un écho particulier chez nous aujourd'hui, au cœur de la crise climatique et de l'Anthropocène, que certains ont qualifié de sixième extinction de masse. Lorsque la pièce a été écrite, « ce sujet était déjà d'actualité, explique Leininger, mais il a pris encore plus d'importance ces dernières années ». La crise climatique fait partie du texte, mais celui-ci traite également de la résolution collective des problèmes, de la recherche créative de solutions dans une situation désespérée.
« Le texte de l'opéra n'offre pas de solutions directes, mais il cherche à nous inspirer, à nous montrer comment nous pouvons travailler ensemble pour trouver des solutions auxquelles personne n'a encore pensé. Faire les choses ensemble, travailler ensemble et faire preuve de créativité : c'est un des messages de l'œuvre. »
Jouer au sein d'une basse continue semble également refléter certains aspects de cette philosophie. La liberté d'embellir les harmonies, d'ajouter des ornements et de travailler avec d'autres au sein d'un ensemble – tout cela a beaucoup attiré Leininger. « C'est l'une des raisons pour lesquelles, à un certain moment de ma vie, j'ai décidé non seulement d'être pianiste, mais aussi d'étudier le clavecin. Au piano, on peut jouer seul, ce qui est très bien, ou jouer avec d'autres à partir de partitions écrites, mais jouer la basse continue est vraiment extraordinaire, car cela combine à la fois le jeu et la composition. »
« Ce qui m'a attiré, ce sont les différentes possibilités de combiner différents instruments dans le groupe de continuo : l'orgue, le clavecin, différents types de luths, les harpes, la guitare, etc. Je pense qu'il y a aussi quelque chose de fascinant dans le son même de ces instruments : quand on entend une guitare baroque jouer un accord, on est déjà émerveillé par la beauté du son de cet instrument. »
La pratique du continuo a profondément influencé la manière dont les musiciens des XVIIe et XVIIIe siècles concevaient l'activité musicale, les basses non chiffrées (ou partimenti) ayant été utilisées comme supports pédagogiques pendant une grande partie de cette période. Les musiciens devaient non seulement harmoniser une basse, mais aussi comprendre ce que celle-ci impliquait : quelles seraient les lignes mélodiques supérieures. Cette méthode d'enseignement, mise au point en Italie, a permis aux musiciens italiens de dominer le monde musical européen, et c'est une tradition que Leininger perpétue à Bâle.
« Il y a beaucoup d'éléments à prendre en compte, explique Leininger, pas seulement l'harmonisation de chaque mesure, mais aussi la manière de créer un ensemble cohérent. » Chaque exercice confrontait les étudiants à des décisions de composition, des choix que l'enseignement instrumental moderne a tendance à exclure. « Avec cette basse, je pourrais jouer ceci ou cela avec la main droite, et il faut alors réfléchir à quel moment utiliser quoi. Il y a tellement de combinaisons ou de solutions différentes. »
Si Les Dinos et l'Arche parvient à s'approprier cette créativité libre qui est au cœur du style baroque et à la faire découvrir à un jeune public à travers une musique et une histoire, alors cela semble vraiment valoir le détour.
Les Dinos et l’Arche est donné à La Cité Bleue, à Genève, du 3 au 7 février.
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Cet article a été sponsorisé par La Cité Bleue et traduit de l'anglais par Tristan Labouret.

