Eric Montalbetti est compositeur depuis toujours, mais ce n'est que depuis peu que le public peut entendre ses œuvres. Par pudeur, sans doute, celui qui fut Directeur artistique de l’Orchestre Philharmonique de Radio France de 1996 à 2014 a attendu l'âge de la maturité pour se mettre à son tour sur le devant de la scène, pour dévoiler ses partitions écrites jusqu'alors comme autant de pages d'un journal intime. 

En 2015 est créé Vaste champ temporel à vivre joyeusement par l'Orchestre des Pays de la Loire. Oeuvre dédiée à son épouse, conçue comme une allégorie de la rencontre entre deux personnes qui décident de construire une vie en commun, la pièce a été reprise le 4 mars dernier par Pierre Bleuse et les musiciens de la Musika Orchestra Academy. A l'issue du concert, le compositeur a accepté de répondre à nos questions.

© Eric Montalbetti
© Eric Montalbetti

Que ressent-on, en tant que compositeur, lors de l'audition de l'une de ses œuvres ?

Même si j’ai longtemps gardé mes partitions silencieuses dans mes tiroirs, entendre sa partition prendre vie grâce aux interprètes est absolument merveilleux. La partition n’est qu’une réduction de la musique, même si l’on tente d’apporter toutes les précisions nécessaires à l’interprète, car on ne peut pas écrire tout à fait le son. Dans son for intérieur, le compositeur a une image précise de sa partition, qui est celle de sa propre interprétation. Mais chaque musicien s’approprie la musique en fonction de son histoire personnelle, chacun a une couleur de son et un sens du rythme propres, comme deux acteurs n’ont pas la même voix ni le même débit de parole. Le plus important, c’est que chaque interprète s’approprie la partition, qu’il se laisse traverser par elle pour donner à entendre toute l’émotion qu’il y ressent.

C’est ce qui m’a beaucoup touché avec ce concert interprété par tous ces jeunes musiciens, dont j’ai pu suivre les dernières répétitions avec Pierre Bleuse. C’est un chef vraiment exceptionnel, qui invite ses musiciens à aimer chaque note et à comprendre pourquoi la jouer d’une manière ou d’une autre. Dans ma musique autant que dans celles de Mahler et Prokofiev, le sens des couleurs et du phrasé de ce jeune ensemble m’ont vraiment ébloui.

Comment êtes-vous devenu compositeur ? 

Mes parents n’étaient pas musiciens, mais mélomanes et curieux de nouveauté, j’ai donc eu la chance d’aller beaucoup au concert enfant, notamment ceux de l’Ensemble intercontemporain. Ma grand-mère avait été musicienne amateur même si elle ne pouvait plus jouer et je l’aimais beaucoup. Quand je rentrais de l’école, j’allais à mon piano et j’improvisais, mais vite j’ai voulu élaborer un peu plus ce que je faisais et j’ai commencé à l’écrire. J’ai écouté des milliers de concerts à la radio, j’ai acheté ou emprunté des partitions pour les lire en les écoutant, et puis j’ai fini par les entendre sans avoir besoin du disque. Longtemps je n’ai composé que pour moi-même, souvent sous le coup des émotions les plus vives, heureuses ou malheureuses, comme pour garder une trace des êtres aimés disparus, ou pour rendre grâce pour l’amour et la vie. Quand je me laissais prendre dans le tourbillon d’autres activités, cela me manquait trop et il fallait y retourner. J’ai fini par comprendre que la musique est mon lieu, la langue inépuisable qu’il m’est essentiel d’explorer toujours plus avant.

Pourriez-vous nous en dire plus sur votre langage ? Celui-ci a-t-il évolué ?

Si l’on compose, c’est avant tout parce qu’il nous semble que la musique est le langage le plus apte à traduire nos émotions. Mais pour y parvenir, et au-delà des premières intuitions, il faut un constant aller et retour entre l’émotion et la recherche de techniques d’écriture adaptées à chaque projet.

Je crois que ma génération est celle qui a été à la fois marquée par les écoles d’écriture bien distinctes de l’après-guerre, mais surtout par la multiplicité des modes d’écriture mis à notre disposition, qui n’ont jamais été si nombreux à une même époque. Chacun de nous a donc essayé de discerner parmi tous ces éléments de langage ceux qui peuvent nous paraître les plus justes et utiles pour forger son propre style.

Pour ma part, j’ai développé depuis les années 1990 une synthèse entre l’héritage sériel et une nouvelle forme de modalité, fondée sur la construction d’échelles harmoniques que j’ai imaginées dans le prolongement du travail initié par Olivier Messiaen. Il m’arrive aussi d’y intégrer quelques enseignements de la musique spectrale, comme la notion de fondamentale virtuelle. Au fur et à mesure des années, il me semble que le système harmonique que j’ai ainsi élaboré apporte des moyens d’expression renouvelés et permet de faire sonner l’orchestre (ou le piano) dans toute la largeur de sa tessiture comme je l’entends.

Chez quels autres compositeurs puisez-vous vos influences ? 

Il est difficile de nommer quelques compositeurs plutôt que d’autres, parce que les influences sont évidemment multiples et que je ne me vois pas dans la filiation d’un compositeur en particulier.

Ce qui nous touche chez les grands compositeurs du passé comme chez nos contemporains, c’est finalement quand une voix est bien identifiable, et qu’elle nous parle comme aucune autre.

Bien sûr, l’apport considérable de Debussy, de Stravinsky et des trois viennois, puis de Varèse, Messiaen, Boulez, Berio, Lutoslawski et Ligeti restent fondateurs, mais tout autant que l’infinie richesse de timbres des musiques de Tristan Murail, Philippe Schoeller ou Kaija Saariaho, la manière si joyeuse et majestueuse avec laquelle sonnent les plus belles partitions de Magnus Lindberg, ou l’infinie souplesse et poésie de celles d’Henri Dutilleux et George Benjamin… sans parler de l’expression du sacré chez Bach et Mozart, l’humour et l’esprit chez Haydn, la force irrésistible de Beethoven, ou le besoin irrépressible de jouer régulièrement Chopin et Schubert à mon piano…

La musique, en particulier contemporaine, doit-elle être expliquée ou préférez-vous, comme Schumann ou Debussy, cacher le laboratoire du génie ?

J’espère bien que la musique n’a pas besoin d’être expliquée… sauf peut-être aux plus jeunes musiciens qui ont l’appétit d’en composer, et encore : Pierre Boulez nous enseignait qu’en analysant le Sacre du printemps, Olivier Messiaen avait « trouvé » des choses qui n’y sont pas, mais qui l’avaient inspiré merveilleusement, ce qui était bien plus passionnant que de redire ce que Stravinsky y avait mis !

Les interprètes aussi n’ont pas nécessairement besoin de comprendre toute la cuisine qui nous a occupés. La musique est d’abord faite pour être écoutée et entendue, c’est à dire ressentie avec le cœur et l’esprit, en proportions variables suivant la sensibilité de chaque auditeur. Chaque cœur et chaque esprit doit y chercher et trouver son propre chemin. C’est d’ailleurs probablement en cela que la musique est un langage universel.