Interprète incontournable de Figaro ces dernières années, le baryton Florian Sempey revient à l’Opéra de Marseille à compter du 6 février pour livrer son interprétation du personnage de Rossini. Entretien avec un artiste à la joie de vivre communicative.

Florian Sempey © Pierre Virly Petrus
Florian Sempey
© Pierre Virly Petrus

« S’il est un rôle qui accompagne le début de sa carrière, c’est bien Figaro ». Tels sont les premiers mots de votre notice biographique. Pouvez-vous présenter votre rencontre avec ce rôle et l'évolution de votre relation avec ce personnage ?

Le tout premier contact avec Figaro a eu lieu à l’âge de cinq ou six ans lorsque je regardais des cassettes de Tex Avery et où l’un des personnages chantait l’air de Figaro. Ce chien qui faisait « lalala » et qui se prenait des masses sur la tête à été mon tout premier contact ! Puis, il y a eu un enregistrement de 1988 du Barbier que je regardais quand j’avais dix ou onze ans en cassette vidéo. Mais le nom de Rossini me parlait déjà beaucoup car chez mes grands-parents il y avait un buste de Rossini. Donc, sans trop savoir qui était ce Rossini, j’avais connaissance de l’image et du nom de ce compositeur.

À dix-huit ans, je suis entré au Conservatoire de Bordeaux et quand j’ai vu que ma voix commençait à évoluer et que techniquement je pouvais peut-être aborder l’air de Figaro, je me rappelle avoir dit à ma professeure : « si un jour je peux chanter le rôle en entier sur scène, je serai l’homme le plus heureux et je pourrai prendre ma retraite ». Ce rôle était véritablement un but et a totalement orienté mon travail au Conservatoire. Tous mes efforts devant mon piano, dans mon studio pour travailler ma technique étaient orientés vers le rôle de Figaro.

Qu’en est-il de la première scénique de votre Figaro ?

Je me suis mis à chanter l’air en audition à la suite de mon entrée à l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris. J’ai perdu ma grand-mère en 2011, qui adorait Rossini et qui était italienne, et j’ai regretté qu’elle ne m’ait jamais entendu dans le rôle intégral. Deux mois après, l’Opéra de Bordeaux m’a appelé : « on te propose Figaro la saison prochaine ». Ça a été un « oui » immédiat et j’ai travaillé avec acharnement. Cela a représenté la concrétisation d'un rêve et une transition formidable entre la fin de mon cursus à l’Atelier lyrique et mon début de carrière.

Avec ma deuxième production du Barbier à Saint-Étienne, dirigée par Alberto Zedda, j’ai tout découvert. Chanter devant Zedda était pour moi comme chanter devant Rossini. Cet homme était un véritable puits de science. Il m’a donné des partitions annotées par lui-même avec des variations que je chante aujourd’hui (si le chef le veut bien). J’ai compris que la musique de Rossini était terriblement difficile. En faisant tout pour interpréter sa musique correctement, on évolue énormément techniquement et musicalement.

Florian Sempey (Figaro), dans la mise en scène de Laurent Pelly au TCE © Vincent Pontet
Florian Sempey (Figaro), dans la mise en scène de Laurent Pelly au TCE
© Vincent Pontet

Après la technique, qu’en est-il de l’aspect théâtral ? Quel visage peut bien avoir votre Figaro ?

Le visage que le metteur en scène voudra lui donner. Mon travail est toujours de rentrer dans la case du metteur en scène. Je suis un peu comme une pâte à modeler : oui, il faut que dans la production je parvienne à trouver ma liberté, mais je ne perds jamais de vue qu’il ne s’agit pas de ma propre production. J’écoute toujours ce que le metteur en scène me dit sur le personnage.

Je pense qu’instinctivement j’irais vers quelque chose de très humoristique et j’essaierais de porter la joie. Figaro est pour moi la joie incarnée. J’irais plus du côté « Arlequin » de la commedia del arte.

Quid de son côté sombre ?

C’est ce qui m’intéresse beaucoup dans la production de Laurent Pelly.  Tous les metteurs en scène, jusqu’à la production de Laurent, m’ont toujours demandé la même chose : le Figaro gai, pétillant, malin, que tout le monde aime.

Le premier jour de répétition avec Laurent nous avons eu une longue discussion et il m’a dit que pour lui Figaro était méchant et j’ai immédiatement été très enthousiaste d’aller chercher dans cette direction. Figaro est un manipulateur, il passe les billets, il prend l’argent, il a de la haine pour Bartolo, sans qu'on sache vraiment pourquoi. Ce Figaro sombre me plaît énormément. Il est loin de ce que je suis dans la vie mais il apporte quelque chose de très puissant.

Êtes-vous prêt à tout faire sur une scène de théâtre ?

Oui ! S’il faut que je crie, je crie. J’aime les extrêmes. Si le public ne voit plus l’artiste mais la situation, le travail est bien fait. J’ai d’ailleurs dit à Laurent : « tu fais ce que tu veux ». Pourquoi serais-je fermé à une proposition ? Si je travaille pour la première fois avec certains metteurs en scène, je suis suffisamment ouvert pour pouvoir faire ce qu’ils veulent. Ma seule limite revient à refuser de chanter la tête à l’envers ainsi que la nudité. Sinon je suis prêt à tout. Je suis suffisamment heureux de ce que je fais, d’être sur scène, que ce serait mesquin et irrévérencieux de ma part de ne vouloir en faire qu’un peu. Je ne viens surtout pas en répétition en me disant « je veux faire ça » mais vraiment en me disant « alors qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? ». Si l’on veut être dans la création artistique, il faut être le plus ouvert possible à la discussion et aux propositions.

Quels sont vos grands défis pour les années à venir ?

Le premier défi consiste à rester « en haut » et maintenir ma technique et ma voix à un certain niveau. Il s’agit essentiellement de chanter le bon répertoire et de ne pas chanter trop lourd trop tôt. D’ici huit ans, je commencerai peut-être mon premier Verdi.

Lequel ?

Je pense Ford dans Falstaff qui est encore le plus lyrique de tous les rôles. Je n’ai pas encore tous les outils pour cela, je déciderai quand ce sera le bon moment.

Je n’ai pas encore physiquement, musicalement et artistiquement tous les paramètres pour pouvoir aborder Verdi. Nabucco m’attire également beaucoup, mais dans huit ans. Je pense commencer à chanter des airs en concert et je me dis qu’à un moment donné le bon projet arrivera pour me lancer dans la prise de rôle. Avec une prise de rôle, le problème n’est pas le rôle mais davantage : où ? avec qui ? dans quelles conditions ? quelle est la taille du théâtre ?

Vous allez chanter Malatesta dans Don Pasquale à Garnier en juin, comment préparez-vous le rôle ?

Je suis en train de lire le texte, vraiment comme un livre pour tenter de comprendre tous les enjeux de l’histoire entre les personnages. Je connais l’air, un peu le duo avec Don Pasquale et celui avec Norina, mais je les ai juste dans l’oreille. Sinon je ne connais encore rien du rôle. Je suis encore à l’étape de la déclamation du texte car c’est à partir de ce texte que la musique a été composée et non l’inverse. C’est prendre les choses à l’envers que de commencer par chanter. La voix arrive bien plus tard, un mois peut-être avant la "musicale" [N.D.L.R. la première lecture avec le chef et tous les solistes accompagnés au piano].

Ce personnage est un peu un Figaro, si ce n’est que le statut social est plus important : tout le monde le voit comme le sauveur. La relation avec Ernesto m’intéresse également beaucoup : ce sont deux amis, ils ont fait les quatre-cent coups ensemble, ils sont très liés. C’est même un peu suspect… Il reste très malin, intelligent et manipulateur mais contrairement à Figaro, il prend du plaisir à voir les actions se faire.  

Je ne devrais pas être déçu, surtout à Garnier et accompagné de Nadine Sierra que j’aime énormément et avec qui j’ai déjà travaillé dans une Flûte à Bastille. On s’est d’ailleurs dit que nous étions fans l’un de l’autre !

Michele Angelini (Comte Almaviva) et Florian Sempey (Figaro) à Dortmund © Pascal Amos Rest
Michele Angelini (Comte Almaviva) et Florian Sempey (Figaro) à Dortmund
© Pascal Amos Rest

Lisez-vous les critiques ?

Les bonnes je les partage, les mauvaises je les oublie. Dire du mal de quelqu’un est inutile.

Cela peut aussi permettre d’alimenter un débat, d’échanger ou de contredire...

Oui mais si l’on met en avant des points négatifs, je refuse d’accorder de l’importance à cela. Très peu de personnes ont un pouvoir sur moi, dans ma vie, et ce n’est pas un critique qui aura un effet sur ce que je fais. Le critique qui vient au théâtre pour « juger » un spectacle passe à côté de quelque chose de sensationnel qui lui aurait probablement procuré beaucoup de plaisir s’il n’était pas formaté par des enregistrements qui sont tout sauf la réalité. La réalité est à chercher du côté de la partition, sur le papier et non dans les enregistrements. Si l’on veut commencer par donner un avis, il faut donc savoir lire la musique et maîtriser ce qu’est une technique vocale et un chanteur.

Comment fait-on pour être toujours positif et heureux ?

C’est très simple, il suffit de le vouloir. Qu’est-ce qui t’empêche, à part toi-même, d’être heureux ?

Les autres, peut-être ?

Oui, si on leur donne du pouvoir sur soi. Mais chacun à la capacité de dire non. Personne n’a de pouvoir sur toi si tu ne l’y autorises pas.

Avez-vous jamais envisagé faire un autre métier ?

Je voulais devenir égyptologue. Je suis un grand amateur de l’Égypte et des civilisations antiques en général. Sinon, je voulais également devenir professeur de musique au collège. Je me suis inscrit en musicologie après mon bac, ainsi qu’au Conservatoire de Bordeaux, et c’est ma professeure qui m’a dit au bout de six mois : « Je n’ai jamais dit cela à un élève, mais si tu veux arrêter la fac, tu peux car je sais que tu vas faire carrière. Donne-toi trois ans et nous verrons ce que cela donne ». Il a donc fallu convaincre ma mère de me laisser tenter l’aventure pendant au moins trois ans.

Une chose qui vous déplaît fortement dans le monde de l’opéra ?

Que l’on arrête de penser que c’est élitiste et réservé à quelques-uns. On trouve aujourd’hui des places pour aller à l’opéra pour pas cher. C’est une fausse excuse. Sinon, rien ne me déplaît vraiment dans mon métier sauf la mauvaise foi et la fainéantise. Le théâtre est quelque chose de tellement sacré que je ne supporte pas que l’on chante uniquement pour soi-même. 

Un cri d’amour sur ce que vous adorez dans votre métier ?

Le partage, la joie. La joie de chercher, de répéter, de discuter, la motivation. Il n’y a rien de plus important pour moi. La musique est un médium qui permet tellement de choses. Grâce à elle on peut faire passer tant d’émotions, sans aucune parole, juste avec du son ! Pour cela il faut se montrer suffisamment respectueux de cet art, respectueux des compositeurs : être persuadé de ce que l’on sait faire, solide sur ses bases et s’ouvrir en grand pour pouvoir échanger. Je cherche à être dans un don sans condition.

Cliquez ici pour lire notre compte-rendu de la production du Barbiere di Siviglia dans la mise en scène de Laurent Pelly avec Florian Sempey dans le rôle de Figaro.