Difficile de s’orienter dans les couloirs de la Maison de la Radio. Après quelques détours alambiqués, on finit par arriver devant sa loge. « Sofi Jeannin, directrice musicale de la Maîtrise de Radio France ». Au moment de frapper, la voilà qui arrive, impeccablement ponctuelle, franc sourire alors qu’une mauvaise nouvelle vient de lui tomber dessus dans la matinée : un soliste, malade, aphone, doit déclarer forfait pour le concert du lendemain. « On trouvera une solution », lance-t-elle avec un haussement d’épaules. Sofi Jeannin en a vu d’autres. On ne jongle pas entre un poste à Radio France, un autre aux BBC Singers et des invitations un peu partout sur la planète – elle était 48 heures plus tôt à Tokyo pour diriger le New Japan Philharmonic – si on ne sait pas faire face aux impondérables. La cheffe n’a pourtant pas choisi la facilité : « J’ai fait le pari, il y a quelques années, de ne pas me construire un personnage public, d’être la même personne sur le podium et à la maison. Je veux être respectée sans avoir à parler fort ou à m’inventer un accent étranger ! », s’exclame-t-elle en faisant référence à Stokowski… alors même que sa voix chantante laisse deviner ses origines nordiques.

Sofi Jeannin © Radio France / Christophe Abramowitz
Sofi Jeannin
© Radio France / Christophe Abramowitz

Née en Suède il y a 42 ans, Sofi Jeannin a sillonné l’Europe au fil d’un parcours atypique, de Stockholm à Londres en passant par le Conservatoire de Nice. Si elle est aujourd’hui une cheffe de chœur – et d’orchestre – internationalement reconnue, elle-même a toujours porté sur son activité un regard humble, impressionnée par ce qu’elle avait à apprendre. À commencer par la discipline française de l’écriture : « Quand j’ai commencé mes cours d’harmonie à Nice, j’étais époustouflée par ce savoir-faire ! Mon professeur sortait de la classe d’Olivier Messiaen, il savait écrire dans n’importe quel style. De mon côté, je n’avais jamais eu un seul cours de formation musicale de ma vie ! » Entre la Suède et la France, elle franchit un gouffre en terme d’éducation musicale. « En Suède, il y a très peu d’écriture. En revanche, ce que j’y ai appris, c’est le chant collectif. L’héritage du grand chef de chœur Ericson est resté. J’ai été dans ce bain depuis ma petite enfance, tout le monde chante, là-bas ! Bien ou non, ce n’est pas la question. En France, j’ai été un peu triste de constater le niveau vocal et choral chez les enfants, à l’école. Ils ne chantent pas et ont même peur de chanter… »

Paradoxalement, l’absence de culture chorale en France a constitué un moteur, pour elle comme pour ses aînés : « Quand j’étais élève, je voyais ce que faisaient Bernard Têtu, Pierre Cao, Laurence Equilbey… Il y avait une envie de faire des choses, une effervescence qui était assez chouette ! » Chouette. Le mot reviendra plusieurs fois, symbole de cet enthousiasme accessible qui semble être le trait de caractère de la cheffe. Chouette de découvrir que Janet Baker ou Gerald Finley ont emprunté avant elle la même partition à la bibliothèque du Royal College of Music, où elle atterrit quelques années plus tard. C’est dans ce « berceau de la musique chorale anglaise » qu’elle va se spécialiser et prendre confiance en ses capacités. « Ils m’ont acceptée comme j’étais. Personne n’a essayé d’effacer ce que je faisais déjà pour m’implanter une autre école de direction, une autre technique. C’était un milieu très compétitif mais personne ne cherchait à m’intimider ou me déstabiliser. C’est quelque chose que l’on rencontre parfois en France, malheureusement. Comme s’il fallait traverser une épreuve du feu pour mériter d’être là où l’on est. Je ne trouve pas cela très musical… Cela a changé depuis, mais avant, quand on regardait les épreuves pour entrer en direction au Conservatoire de Paris… Je connais une quantité de chefs très utiles qui n’auraient jamais réussi les premières épreuves éliminatoires ! » Sofi Jeannin a d’ailleurs côtoyé de jeunes Français qui ont traversé la Manche pour ces raisons.

La cheffe achève donc sa formation auprès des plus grands spécialistes anglais. Paul Spicer, « extrêmement généreux », très complet, depuis les questions techniques jusqu’à la façon de s’adresser aux choristes. Il lui a appris à aller à l’essentiel en la testant sans arrêt : « Tu as quinze minutes pour monter l’Hommage à Gesualdo de Peter Warlock, par quoi commences-tu ? » Neil Thomson, professeur de direction d’orchestre réputé pour sa faculté à transformer les élèves : « Je voyais ses élèves arriver et ce qu’ils devenaient au bout d’un an ou deux. C’était juste incroyable. Il était très encourageant mais il fallait travailler, il était très exigeant sur la technique. » Dernier membre de cette Trinité londonienne, David Willcocks, qui l’a marquée à vie par son engagement de chaque instant : « Il avait été maîtrisien à l’abbaye de Westminster quand il était petit. Il transpirait la musique chorale ! C’est un ancien directeur du Royal College of Music et il m’a beaucoup inspirée dans sa façon d’être “hands on”, de mettre la main à la pâte. Si un élève ne venait pas en cours, il prenait sa voiture et il allait frapper à sa porte ! Il était à tous les concerts, tous les récitals… Le lendemain, le professeur de l’élève avait un petit mot dans sa boîte aux lettres de sa part. Je trouve ce genre d’engagement dans l’enseignement, tout au long d’une vie… très chouette. »

Avec de tels maîtres, on comprend mieux pourquoi Sofi Jeannin refuse de se draper dans des airs de diva. « Je n’aime pas la solitude. J’adore les gens, j’adore travailler avec les gens. Peut-être même plus encore que la musique ! » Dans ces conditions, pas question de courir les aéroports et les invitations à diriger chœurs et orchestres : « Être dans une chambre d’hôtel, dans une autre, toujours avec un jetlag… on revient à la solitude. C’est génial de faire des rencontres, donc entretenir quelques projets “freelance” m’importe beaucoup, avec le New Japan Philharmonic, le Chœur national d’Irlande, le Chœur de la Radio Suédoise, le Royal Liverpool Philharmonic à partir de l’année prochaine… Mais cela me fait tellement plaisir de retrouver la Maîtrise au retour ! »

Sofi Jeannin dirige la Maîtrise de Radio France dans l'Auditorium de la Maison de la radio © Radio France / Christophe Abramowitz
Sofi Jeannin dirige la Maîtrise de Radio France dans l'Auditorium de la Maison de la radio
© Radio France / Christophe Abramowitz

Elle aimerait voyager avec son chœur. Un projet se dessine, avec El Sistema en Grèce où Sofi Jeannin s’est déjà rendue. Pour faire chanter les enfants des camps de réfugiés. « Je n’ai pas fait grand-chose. On essaie juste de procurer des moments de normalité pour ces enfants. Ils n’ont pas été scolarisés, vivent dans une situation extrêmement précaire où il n’y a pas un temps de jeu ou de camaraderie. Faire de la musique ensemble, construire quelque chose de beau, sans violence, on voit vraiment ce que cela apporte… » Anis Barnat, fondateur d’El Sistema Greece, est également l’ancien administrateur de la Maîtrise. « Avec lui, on a vraiment envie de faire venir la Maîtrise là-bas. Pour que ces enfants rencontrent d’autres enfants qui vont simplement leur tenir la main et faire de la musique avec eux. J’espère que cela va se faire ! »

Si Sofi Jeannin est sensible à ces situations, c’est qu’on retrouve, toutes proportions gardées, un peu de ce déracinement en elle. L’expatriée qui a cherché sa route musicale en Europe a désormais envie de créer des liens entre les personnes et entre les cultures. Ce qu’elle fait quand elle part à Kinshasa travailler Poulenc avec l’Orchestre Kimbanguiste « dont les instruments tiennent parfois grâce à deux pinces à linge ». Elle ne cache pas la dimension politique de son métier de cheffe et défend les missions du service public : « On doit toucher des publics qui ne nous connaissent pas. C'est ce qu'on fait à Bondy, en banlieue, où on développe un second site de la Maîtrise depuis plus de dix ans. Ce n’est pas une option : on doit le faire, c’est ce pour quoi on est là. »

On repense à son mentor qui allait frapper à la porte de ses élèves absents. Il y a du Willcocks chez Sofi Jeannin : une générosité farouche, déterminée à franchir les obstacles, à abolir les frontières. Géographiques autant que musicales. « En Angleterre, j’ai fait cette année un concert avec une compagnie de danse indienne, dans un programme consacré à Lully et Rameau. L’aspect gracieux des deux styles, les figures mesurées qui répondaient à des codes précis des deux côtés, tout cela correspondait vraiment bien ! » Autre exemple, côté Radio France : « On a fait un concert avec Rone, un musicien électro, où la Maîtrise chantait des œuvres de Britten… cela a été une vraie découverte dans les deux sens ! » Sofi Jeannin n’oublie pas pour autant les devoirs historiques de la Maison ronde : « Je sens la responsabilité de continuer dans la lignée de création et d’exigence de l’institution. Si la maîtrise de Radio France cessait de chanter Xenakis ou Messiaen, il n’y a pas beaucoup d’autres formations qui le feraient à notre place… Et nous avons une mission par rapport aux créations contemporaines très exigeantes. C’est une chance mais c’est aussi une responsabilité. »

Sofi Jeannin © Radio France / Christophe Abramowitz
Sofi Jeannin
© Radio France / Christophe Abramowitz

Elle lâche cette remarque sans gravité, en cheffe habituée à exercer une fonction d’autorité. Première femme nommée à la tête des BBC Singers, il y a fort à parier qu’elle a subi, comme la plupart de ses consœurs, une bonne dose de remarques sexistes avant d’en arriver là. Elle nuance : « Dans mes études, cela n’a jamais été un problème. J’ai compris que c’était plus difficile d’être une femme cheffe dans mes premières expériences professionnelles. Dès que je faisais preuve de fermeté, je passais pour quelqu’un qui était de mauvaise humeur, qui manquait de charme… pour ne pas utiliser de mots plus vulgaires. Pour certains, l’autorité est synonyme d’un monsieur d’un certain âge. Je ne me suis jamais fait ce genre de réflexion ! Il y a encore du travail à faire… Mais cela change beaucoup en ce moment. » La preuve : elle se souvient que récemment, sur France Musique, un reportage consacré à la Maîtrise a donné la parole à plusieurs jeunes chanteurs. Au micro, une maîtrisienne a confié son désir de devenir cheffe d’orchestre. Question de la journaliste : « Est-ce que tu penses que cela peut être plus difficile pour une femme que pour un homme ? » Haussement d’épaules de l’intéressée : « Je ne vois pas pourquoi. Sofi Jeannin le fait bien ! » Dans quelques années, cette jeune maîtrisienne découvrira peut-être, de passage au Royal College, les noms de Janet Baker et Sofi Jeannin dans une partition de la bibliothèque. Ce serait chouette.