À l'occasion de la reprise de la mise en scène des Dialogues des Carmélites par Olivier Py au Théâtre des Champs-Elysées, où elle interprète le rôle de Madame Lidoine, la soprano Véronique Gens se confie avec sincérité et vivacité d'esprit sur son personnage, son attachement au répertoire français et son désir de toujours être au cœur de découvertes artistiques. L'artiste est généreuse, engagée, enthousiaste ; la femme est intelligente, réfléchie, accessible. Une façon de toujours aller à l'essentiel, en s'assurant qu'avant toute chose l'on a été bien comprise : il y a là un peu de son personnage de Madame Lidoine, et un peu de son idéal de cantatrice.

Véronique Gens © Franck Juery
Véronique Gens
© Franck Juery

Pierre Liscia : Parlons un peu de Madame Lidoine. Qu'est-ce qui vous attire dans ce personnage ?

Véronique Gens : C'est un immense plaisir pour moi de chanter dans cet opéra. Le rôle de Lidoine est génial car l'œuvre est admirable ! Il se passe tellement de choses dans cette musique merveilleuse, touchante également quand on sait que ces Carmélites ont vraiment existé. Interpréter Madame Lidoine est assez complexe pour moi, car à part une scène de figuration (qui n'est pas dans l'opéra, c'est un rajout d'Olivier Py), elle entre en scène au milieu de l'opéra, au cœur du drame qui se joue, ce qui n'est pas forcément dans mes habitudes. Dans les Carmélites, après un premier acte extrêmement tendu, pesant, Madame Lidoine apporte sa simplicité, son humanité. C'est une femme de la campagne, elle a un côté un peu bourru, mais jamais prétentieux. Et la voilà qui se met à parler de cuisine, du romarin... Elle vient apporter un peu de lumière alors que la révolution a déjà envahi le carmel. Et puis bien sûr, Lidoine me plaît beaucoup par cette tension qui s'installe entre elle et le personnage de Mère Marie [interprétée par Sophie Koch, ndlr] qui, contrairement à Lidoine, vient de la noblesse. C'est la musique qui porte cette tension, notamment dans la différence de registre entre les deux personnages. Dans sa mise en scène, Olivier Py a réussi à faire de cette tension musicale quelque chose de vraiment intéressant. 

Justement, quel a été le rôle d'Olivier Py dans votre appréhension du personnage et de son univers ? 

Olivier est un collaborateur merveilleux. Vous savez, le moment où le metteur en scène explique son projet aux chanteurs est rarement le moment le plus passionnant du travail, mais avec lui, c'est totalement différent. On le sait assez peu, mais c'est quelqu'un d'extrêmement pieux, qui a reçu l'éducation des jésuites... Dans les Carmélites, c'est vraiment quelqu'un qui sait de quoi il parle. 

Cette reprise constitue-t-elle quelque chose de spécial, alors que l'on a beaucoup parlé du rapport à la religion et des martyrs religieux après l'actualité tragique de ces dernières années ?

La reprise était prévue depuis longtemps, mais il est clair qu'elle arrive à point nommé. Ces temps derniers, le rapport à la religion, la question des martyrs, ont été au cœur des débats. Regardez Silence, le dernier Scorsese, un film bouleversant sur le sujet. Mais au fond, je crois que les Dialogues des Carmélites est un opéra qui parle toujours. La Révolution Française y est certes un tourment, mais c'est avant tout une toile de fond. Bernanos a écrit son texte à la fin des années 1940, et la Révolution n'était déjà plus franchement d'actualité ! C'est cela qui me fait penser qu'il y est question de quelque chose de plus large, de plus universel.

Véronique Gens (Madame Lidoine) dans la production d'Olivier Py © Vincent Pontet
Véronique Gens (Madame Lidoine) dans la production d'Olivier Py
© Vincent Pontet
Vous avez déclaré que pour vous « la musique et le texte, c'est 50-50 ». Abordez-vous différemment un rôle quand le livret présente une telle qualité littéraire ?

Non ! Quelle que soit la partition que j'aborde, ce qui m'importe avant tout, c'est d'être bien comprise. Bien sûr, c'est très important dans les Dialogues car le texte est si beau et si fort, mais finalement, c'est toujours quelque chose de fondamental. Impossible de toucher un public sans cela ! Vous savez sans doute qu'à mes débuts, j'ai fait beaucoup de baroque. Il existe un tas de traités datant de cette période qui expliquent comment prononcer correctement telle ou telle voyelle... On finit parfois par s'arracher les cheveux tellement cela devient une obsession, mais je dois reconnaître que finalement, même sur un répertoire aussi éloigné que les Dialogues, cela apporte beaucoup.

Il y a quelques années, vous disiez que Lidoine représentait une « ouverture exceptionnelle » vers d’autres rôles : la Maréchale, Desdémone… Est-il en projet de les incarner prochainement ?

Je devais chanter Desdémone à Vienne l'année dernière, mais je suis tombée malade quelques jours avant la première, ça m'a rendue folle ! J'avais énormément travaillé pour ce rôle, d'autant plus qu'il s'agissait d'une reprise et qu'à Vienne il n'y a pour les reprises que quelques jours de répétition. 

Pour ce qui est de la Maréchale, il y aura un concert où je chanterai des extraits de ce répertoire, je ne peux pas trop vous en dire plus pour le moment. Jusqu'à maintenant, on m'a souvent vue dans les mêmes répertoires. J'ai commencé par le baroque, puis j'ai énormément chanté Donna Elvira, Vitellia, la Comtesse... Aujourd'hui je suis très heureuse de voir que l'on me propose des rôles plus diversifiés.

Cesserez-vous pour autant d'être mozartienne ?

On ne cesse jamais vraiment d'être mozartienne ! Ceci dit, peut-être y aura-t-il encore quelques Elvire, mais dans l'ensemble oui, cette période est plutôt derrière moi. Je vous l'ai déjà dit, le baroque a été très important pour moi. À l'époque où j'ai commencé, c'était encore considéré comme une « sous-musique », et cela a été pour moi une joie d'être au cœur de cette reconstruction publique de la musique baroque (avec les Arts Florissants, Christophe Rousset, Jean-Claude Malgloire...). Il y avait ensuite une certaine logique dans le passage du répertoire baroque à Mozart, c'était dans la continuité. Aujourd'hui, je suis effectivement plus connue comme chanteuse de musique française, mais je n'ai pas vraiment de prise là-dessus !

Vous êtes en effet très attachée à la défense et la promotion du répertoire français. Qu’est-ce qui vous attire ? 

C'est avant tout la langue qui m'attire. Regardez les poètes sur lesquels les compositeurs français ont écrit leurs mélodies : Baudelaire, Verlaine, Apollinaire... La beauté des textes est vraiment un élément constant dans la mélodie française. Peut-être suis-je encore influencée par mes années de baroque, où l'appréhension des œuvres commence par la découverte du texte ? En tous cas, je prends un immense plaisir à chanter cette musique. Ça n'est pas toujours évident d'imposer des programmes uniquement constitués de mélodie française, souvent parce que l'on oublie l'immense variété qui existe dans ce répertoire. Avec Poulenc, Massenet, Gounod, Reynaldo Hahn, et la variété incroyable de couleurs que porte chacune de leurs partitions, on arrive à faire de magnifiques programmes.

Après Néère et Visions, souhaiteriez-vous consacrer d'autres disques à des récitals de mélodies françaises ?

Avec Susan Manoff, nous avons été ravies de l'accueil qui a été fait à notre disque récital (Néère, 2015). Ce Gramophone Award que le disque a reçu a vraiment été une bonne surprise, qui nous a poussées à aller plus loin. Nous avons donc un autre disque en préparation, un nouveau récital de mélodies françaises, mais dans lequel nous voudrions inclure des choses plus légères, comme du Gounod, du Massenet, et des pièces de Henri Duparc, Reynaldo Hahn...

Qu'est-ce qui vous guide dans l'élaboration de tels programmes de récitals ?

Uniquement le plaisir ! Même si c'est toujours très difficile d'élaborer les programmes, Susan et moi savons qu'à l'enregistrement, en concert, nous allons en tirer une grande joie !

Faire de la musique française pour le plaisir, n'est-ce pas un peu la descendre de son piédestal ?

C'est tout à fait vrai, mais c'est ce qu'il faut ! La musique française n'est pas du tout une musique réservée à une élite, justement parce qu'elle emporte l'auditeur dans des atmosphères auxquelles on adhère immédiatement, qui que l'on soit. Avec toujours cette légèreté, ce raffinement... Schubert aussi écrit une musique extrêmement raffinée, mais la mélodie française porte en elle cette espèce de mélancolie douce, toute en subtilité, qui lui est propre. Et en même temps, c'est une musique qui parle à tout le monde : regardez les Banalités de Poulenc, justement, où le compositeur s'amuse avec l'esprit parisien. C'est avec de telles œuvres qu'il faut se battre contre l'esprit élitiste qu'on impute, à tort, à cette musique. Je crois qu'il ne faut pas simplement chanter la mélodie française : il faut jouer avec.

En juin vous abordez Faust, un poids lourd du répertoire français du XIXe. Ce sera néanmoins dans des conditions très particulières... 

Ça sera ma première Marguerite ! Je ne pouvais pas le faire sans des musiciens avec lesquels je me sens vraiment à l'aise (Christophe Rousset et l'orchestre des Talens Lyriques, ndlr). Et ce sera effectivement un Faust un peu spécial, dans sa version d'origine reconstituée grâce au travail du Palazetto Bru Zane. Il y aura des textes parlés qui n'existent que dans cette version-là, et qui m'intéressent tout particulièrement.

D'ailleurs, la collaboration avec Bru Zane devrait se poursuivre puisqu'un nouveau disque est en préparation. On n'en sait pas encore beaucoup plus nous-même, mais il est en route !

Qu'est-ce qui vous plaît particulièrement dans ce travail de redécouverte ?

J'aime la liberté absolue que l'on a en abordant ces œuvres, les références discographiques n'existant tout simplement pas ! Bien sûr, on suit scrupuleusement les indications de la partition. Mais celles-ci sont toujours directes, on comprend tout de suite ce que le compositeur désire. C'est avec la même immédiateté, la même sincérité, que je veux communiquer avec le public. 

La sincérité de Madame Lidoine, par exemple ?

La générale des Dialogues a eu lieu hier, nous étions tous au bord des larmes. C'est une musique qui vous prend toute entière, dont on se sent proche, et c'est une grande chance pour moi que de faire partie de cette aventure. Des productions comme celles-ci, on en fait une tous les dix ans !