L’impressionnante Quatrième Symphonie de Górecki se sera fait attendre. L’oeuvre fut achevée en 2006, mais il a fallu que ses enfants retrouvent une esquisse complète de partition des années plus tard pour qu’elle prenne vie, puisqu’à sa mort en 2010, le compositeur ne la jugeait pas encore prête. Patiemment, le fils de Henryk Górecki, Mikołaj, reconstitua l’instrumentation de l’oeuvre, à partir des notes de son père et de souvenirs de leurs discussions. Enfin, au printemps 2014, l’oeuvre fait sa première mondiale au Royal Festival Hall.

London Philharmonic Orchestra at the Royal Festival Hall © Richard Cannon
London Philharmonic Orchestra at the Royal Festival Hall
© Richard Cannon

L’oeuvre s’intitule Tansman Episodes, un titre plus ambigu que celui de la Symphonie des Chants Plaintifs si connue. Górecki n’avait pas a priori de connexion évidente avec le compositeur Alexandre Tansman, mis à part leurs origines polonaises, mais s’est laissé convaincre d’écrire une oeuvre inspirée par lui. Górecki n’était pas un homme à trop se hâter lorsqu’il s’agissait de commissions, d’après Adrian Thomas, spécialiste du compositeur qui présentait une introduction à l’oeuvre avant le concert. Plutôt que de suivre la trame de la vie de Tansman, ou de s’inspirer musicalement de son oeuvre (bien qu’il ait poursuivi des recherches pendant plusieurs années dans ces deux directions), Górecki a choisi de laisser se manifester la présence de Tansman dans la Symphonie par un petit jeu Baroque: une mélodie codée suivant les lettres du nom du compositeur.

Cela dit, le London Philharmonic Orchestra a fait le choix plaisant d’inclure un morceau de Tansman dans la programmation, et la superposition est certainement intéressante. Il n’est peut-être pas question de citation ou d’inspiration explicite, mais le programme est tout de même lié par une idée d’hommage ou de mémoire, ce qui lui donne une cohérence thématique, sinon musicale. Pourtant, certaines idées réapparaissent en douceur tout au long: le contraste; la mélodie qui se détache, a priori décalée par rapport aux accords sous-jacents; les échos du Baroque ou du Jazz. 

Stèle in memoriam Igor Stravinsky, d’Alexandre Tansman, passe des accords hantants, sombre, éthérés, à d’autres moments plus féroces, presque filmiques, avec une fascination pour le contraste qui rappellera Górecki. Bien que plus conventionnelle en termes de structure que la Symphonie de son compatriote, l’oeuvre, portée en particulier par la délicatesse des vents du LPO, offre quelques moments remarquables. 

Le Concerto en ré pour violon de Stravinski allège le programme, histoire de souffler avant l’attaque de Górecki. Julian Rachlin en livre une interprétation dynamique, charmante, espiègle, soulignant à merveille la virtuosité du morceau. 

Enfin, après l’entracte, on arrive à cette Symphonie no. 4, Tansman Episodes. Et on s’en trouve cloué au siège. Cette oeuvre nous rappelle qu’à ses débuts, avant la popularité internationale inattendue atteinte par sa Troisième Symphonie dans les années 90, Górecki était l’enfant terrible de l’avant-garde polonaise. 

Si la Symphonie no. 3 tournait autour de thèmes profonds (les conséquences de la guerre, de la douleur à la transcendance) la trame narrative de la Quatrième semble beaucoup plus ambiguë, plus amusante et plus violente à la fois. On pense tour à tour à un poème symphonique, une musique de film épique, une mélodie de cirque. On y verrait Moussorgsky, Holst. Des accents de jazz se glissent vers la fin, syncopés, rappelant Gershwin. 

Le compositeur n’a pas peur des extrêmes. L’orgue magnifique du Royal Festival Hall, récemment restauré et exposé dans toute sa gloire, se joint au piano à queue et aux triples grosses caisses pour créer une ouverture frappante, inoubliable, déroutante et dissonante. Le thème principal, tiré des lettres du nom de Tansman, s’annonce immédiatement, difficile à oublier. Ce Deciso est une explosion. 

A cette attaque fff se succède immédiatement un ppp à couper le souffle. L’oeuvre n’est pas de tout repos, et ces alternances se répètent pendant toute la Symphonie. C’est une pièce fragmentée, complexe: les thèmes des mouvements s’entrecoupent transversalement, semant une certaine confusion. 

C’est d’ailleurs, à certains moments, une oeuvre profondément exaspérante. Les cycles et répétitions du Scherzo et Trio qui apparaissent dans le troisième mouvement se prolongent au delà du confort. On passe sans prévenir de ces assourdissants accords dissonants à un trio piano-violoncelle-violon d’une intimité profonde et douce. Dès que l'on commence à se laisser bercer par cette douceur, on se retrouve transpercé par un nouveau Fortissimo de l’orgue. Górecki nous prend constamment de court, et pourtant nous fascine.  

La LPO, sous la direction élégante de Boreyko, en livre une première interprétation admirable. Si l’oeuvre est assez éprouvante émotionnellement pour le public, elle doit l’être doublement pour les figurants. La performance des cuivres et percussionnistes est particulièrement remarquable. Pour le quatrième mouvement, ils reprennent en cycle le thème mineur accompagné de ces épiques accords dissonants, puis subitement, l’oeuvre s’achève sur un retour soudain à la tonique majeure. C’est un tour de main enjoué, violent, impressionnant, comme l’est d’ailleurs l’oeuvre entière.

Ces années d’attentes en auront entièrement valu le coup!

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