La première chose vous vient à l'esprit quand on vous dit Monteverdi aujourd'hui est certainement son premier opéra: Orfeo, la première des œuvres ayant reçu une vraie postérité. Et d'autres allaient suivre; Monteverdi a ainsi composé neuf opéras supplémentaires, dont deux qui ont survécu. Sa réputation de compositeur pour la scène nous fait trop facilement oublier qu'il était autant sinon plus prolifique dans d'autres genres.
Lorsqu'il était directeur musical de la basilique Saint-Marc à Venise, il a écrit plusieurs pièces pour le chœur de cette dernière, dont les célèbres Vêpres de la Vierge. Les plus célèbres survivants néanmoins restent très certainement ses madrigaux. Huit recueils au total ont été publiés de son vivant. Un autre nous est parvenu après sa mort. C'est dans ces livres que l'on peut percevoir l'évolution du style monteverdien : polyphonie de la Renaissance pour les premiers, naissance du Baroque dans le cinquième, et systèmes plus expérimentaux et dramatiques dans les derniers.
Le septième recueil de madrigaux est le second que Monteverdi a publié durant son séjour à Venise. Il s'inscrit dans une période caractérisée chez le compositeur par une grande liberté artistique. Il marque ainsi en plusieurs points le début de la fin pour l'ère de la musique profane italienne. Adieu l'utilisation constante des cinq voix et l'interprétation de l’œuvre entièrement a cappella. Ce septième recueil demande aux solistes de chanter airs et récitatifs aussi bien en continuo qu'en ensemble. Aussi, les parties chantées alternent désormais avec un orchestre à structure symphonique... un ensemble de madrigaux inédits en leur genre.
Dresser la liste de ce qui m'a frappé dans l'interprétation de cette longue pièce par les Arts Florissants demanderait plus de place que celle qui m'est ici accordée. L'orchestre a usé non seulement de style et de sensibilité à la période musicale, mais également de ferveur et d'enthousiasme. La musique dansait à chaque mesure, portée par l'alliance parfaite des contrastes et de l'unité entre les cordes cadencées et les flûtes entraînantes. La variété offerte dans le continuo, avec ses deux clavecins, ses deux archiluths et son orgue de chambre, donnait aux récitatifs une couleur émotionnelle sans cesse changeante. Si un récitatif de cinq minutes comporte le risque d'être très vite ennuyeux, il n'en était rien ce soir-là.
Cette excellente prestation instrumentale s'est accompagnée d'une qualité vocale tout aussi grande. La soirée a débuté avec l'interprétation du récitatif d'ouverture par Paul Agnew, second chef d'orchestre de l'ensemble, avec dramatisme et nuance dans le texte. Évoquer les chanteurs un à un serait inutile tant les émotions dégagées provenaient de l'ensemble lui-même. Une grande attention était portée sur la dissonance et l'harmonie ,que peu d'ensembles réussissent aujourd'hui à maîtriser. Les voix se mélangeaient parfaitement tout en restant distinctes. L'orchestre et le continuo ont fait ensemble preuve d'une spontanéité et d'une intuition que seuls les grands musiciens internationaux travaillant ensemble depuis longtemps et sans chef peuvent espérer atteindre. Cette impression de grand ensemble de musique de chambre est rare sur scène, et procure une joie inouïe lorsqu'elle se présente !
Le plus impressionnant dans ce concert est qu'il n'a été ennuyeux en rien ! Deux heures et demie de concert d'un même compositeur ont toujours de grandes chances de devenir soporifiques, autant une Passion de Bach qu'une Symphonie de Mahler. Mais avec de tels chanteurs et de tels musiciens, les heures sont passées comme des minutes.
