Composés pour la fin de la Semaine Sainte, les psaumes de Charpentier font partie d’Offices de grande envergure qui ranimaient une vie musicale mise au repos dans le temps du Carême. La splendeur des ensembles, la richesse de l’harmonie et l’illustration du mot en musique manifestent l’attrait du compositeur pour le chatoiement de la scène lyrique, penchant évidemment moins marqué que dans ses histoires sacrées riches en récits à l’italienne.

William Christie
© Michiharu Okubo

Ce 11 novembre était l’occasion de découvrir à la Philharmonie l’évolution du chef américain William Christie dans des œuvres que les Arts Florissants fréquentent depuis trente ans, évolution qui touche essentiellement au phrasé, aux nuances et au détail rythmique. Délaissant les inégalités anecdotiques qui démembrent et essoufflent la phrase, Christie construit une pâte orchestrale ductile qui repose sur trois violoncelles, une viole et une contrebasse augmentés de l’orgue et du basson, noble soutien qui magnifie les harmoniques d’un chœur en grande forme. L’expressivité du texte s’appuie sur un équilibre constant entre voix et cordes et sur des changements de pulsation organiques dépourvus de toute tendance démonstrative.

L’émotion traditionnellement dévolue aux épisodes solistes trouve ici diverses propositions stylistiques dont la plupart sont convaincantes. Le jeune baryton Mathieu Walendzik, lauréat du Jardin de voix et tout récemment remarqué dans le rôle d’Ormonte dans la Partenope de Haendel, ne manque ni de présence ni de sens du texte mais va sans nul doute progresser en assurance, le ténor Marc Mauillon détaille finement les délicats mélismes ornementaux et jouit d’une excellente projection, Gwendoline Blondeel possède une voix solaire et un phrasé d’une radieuse évidence. Toujours d’un goût très sûr et parfaitement maître de son instrument, le ténor Zachary Wilder réunit beauté du timbre et legato parfait et sait doser ses couleurs dans les ensembles comme le frémissant duo avec Marc Mauillon (Dominus pars haereditatis meae). Ombre incompréhensible au tableau, le ténor britannique Nicholas Scott a troqué sa musicalité d’ordinaire rayonnante pour un chant où pas une note n’échappe à un enflé, maniérisme d’un autre âge qui ne sert ni l’artiste ni Charpentier et met en péril l’intonation.

Natif d’Aix-en-Provence, Campra occupe une place singulière avant Rameau (ayant créé le genre de l’opéra-ballet dont le Dijonnais va s’emparer) et manie avec audace les harmonies les plus novatrices – à cet égard, le Requiem ne manque pas de passages d’une modernité peut-être encore plus troublante que celle de Rameau. Tournant le dos à des contrastes de caractère et de tempo habituellement pratiqués dans l’Introït, Christie fait se soulever depuis le glas introductif des basses une sourde clameur qui conduit à la lumière. L’effet est puissant et dépourvu de toute tendance au décoratif, de même une noble sobriété enveloppe un Offertoire très recueilli, conclu par un Zachary Wilder lumineux qui saura donner toute la sensualité et les nuances favorables à un Agnus Dei méditatif et nimbé de la clarté des flûtes. Adoptant la même grille de lecture que dans Charpentier, Nicholas Scott affine son style pointilliste là où Marc Mauillon ornemente assez librement le rondeau badin sur Lux aeterna. Très éthéré, le Cum sanctus puis in aeternum conduit très progressivement vers un apaisement très doux où chœur et orchestre proposent des textures impalpables, spécialité dans laquelle Christie a su développer un inimitable savoir-faire.

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