Dans le large spectre des mises en scène d’opéras, celle d'Agnès Jaoui se situe certainement à l’exact opposé du Regietheater et autres actualisations ou transpositions parfois hardies. Dans sa production de Don Giovanni, créée au Capitole de Toulouse en novembre dernier, reprise à Tours, proposée jusqu'à la fin du mois à Montpellier et qui ouvrira la prochaine saison de l’Opéra de Marseille, il ne manque en effet ni la plume au chapeau du Don, ni la lune projetée en fond de plateau pour la scène nocturne de tentative de viol sur Donna Anna. Mais cette réalisation s’avère très élégante et fluide, et se déploie confortablement sur la vaste scène du Corum, les principaux éléments de scénographie conçus par Éric Ruf étant de hautes façades mobiles de palais faiblement éclairées.

<i>Don Giovanni</i> à Montpellier &copy; Marc Ginot
Don Giovanni à Montpellier
© Marc Ginot

Les images sont belles, en particulier la scène finale du festin chez Don Giovanni, où le Commandeur apparaît dans une niche à mi-hauteur, entouré de fumée. C’est là que le séducteur montera pour serrer la main de la statue du père d’Anna, les lumières virant alors au rouge des Enfers. Seule petite entorse au livret de Da Ponte, le libertin revient en scène pour trinquer avec l’ensemble des protagonistes à l’issue de l’épilogue.

La distribution vocale est de très bonne tenue. Après Toulouse, c’est la deuxième fois que l’encore jeune Mikhail Timoshenko (32 ans) aborde le rôle-titre, avec des moyens qui frôlent l’idéal : un timbre riche et noble, ainsi qu’une attention constante à l’élégance du style, comme le prouve son legato appliqué au cours du duo avec Zerlina « Là ci darem la mano ». La fréquentation régulière de ce rôle lui permettra, avec les années, de mûrir l’incarnation de ce personnage complexe.

<i>Don Giovanni</i> à Montpellier &copy; Marc Ginot
Don Giovanni à Montpellier
© Marc Ginot

Evan Hughes tient son rôle de Leporello, mais sans éclat particulier, discret dans le bas du registre et par séquences un peu effacé, comme à l’entame du second acte. Le Commendatore de Stephen Milling dispose en revanche d’une belle profondeur de grave ; moins à l’aise dans l’aigu, sa voix plutôt monolithique est accompagnée d’un vibrato qui lui confère un supplément d’autorité. Le Masetto de Frederic Jost est richement et solidement timbré et on l’imagine assez naturellement dans le rôle-titre sous peu. Michael Gibson est un ténor de format mozartien tout désigné pour Don Ottavio, au souffle long et la voix souple pour les passages d’agilité, capable de nuances délicates en allégeant le son.

La Donna Elvira de Karine Deshayes est déjà bien connue (elle chantait par exemple le rôle au Théâtre antique d’Orange à l’été 2019). Ses qualités sont toujours présentes, à commencer par un timbre immédiatement séduisant, capable de projeter avec force et qui sait donner un sens au moindre récitatif. Esther Tonea incarne une Donna Anna à l’accent vindicatif, d’égale qualité sur la tessiture et à l’aise sur les coloratures de son air de l'acte II « Non mi dir, bell'idol mio ». La Zerlina de Miriam Kutrowatz fait également preuve d’une musicalité sans faille et ajoute de légères fioritures à son air « Batti, batti, o bel Masetto ».

<i>Don Giovanni</i> à Montpellier &copy; Marc Ginot
Don Giovanni à Montpellier
© Marc Ginot

La direction musicale de Benjamin Bayl est en général rapide et ne fait pas traîner le dramma giocoso, mais sans sentiment cependant de précipitation. Deux choix sont à signaler, d’abord le jeu du pianoforte, non seulement pour accompagner les récitatifs, mais aussi pendant les airs. Cet instrument supplémentaire n’est pas toujours bienvenu, spécialement au cours de la canzonetta de Don Giovanni « Deh vieni alla finestra », où l’on aurait préféré entendre l’accompagnement de la seule mandoline, sur fond de pizzicatos. Enfin, l’épilogue est raccourci en supprimant les interventions des protagonistes « Or che tutti, o mio tesoro »… ceci avant le retour final du Don et Leporello qui s’écroule à terre dans le même temps. Pour sa part, l’Orchestre national Montpellier Occitanie fait un sans-faute, en particulier les instrumentistes sur le plateau pour les musiques de scène, comme le très bel octuor de bois lors du festin final.


Le déplacement d'Irma a été pris en charge par l'Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie.

<i>Don Giovanni</i> à Montpellier &copy; Marc Ginot
Don Giovanni à Montpellier
© Marc Ginot
<i>Don Giovanni</i> à Montpellier &copy; Marc Ginot
Don Giovanni à Montpellier
© Marc Ginot
<i>Don Giovanni</i> à Montpellier &copy; Marc Ginot
Don Giovanni à Montpellier
© Marc Ginot