Pour la troisième venue du London Symphony Orchestra à Pleyel en 2013/14, Valery Gergiev (qui quant à lui y dirigeait ses neuvième et dixième concerts de la saison) amenait ses deux pianistes fétiches, le jeune Daniil Trifonov (5 avril) et le grand Denis Matsuev (6 avril), dans un programme transeuropéen : Messiaen, Chopin, Liszt et Scriabine.

Valery Gergiev © Fred Toulet
Valery Gergiev
© Fred Toulet

Nous avions hâte de découvrir la rencontre impromptue de l’orchestre londonien et de son chef russe avec la délicatesse française des Offrandes oubliées et l’élégance polonaise du Deuxième concerto. Malheureusement, ce qui fonctionna dans Messiaen n’apparut ni dans Chopin, ni dans les deux pièces de Debussy que Trifonov donna en bis après l’ovation que Pleyel lui avait néanmoins réservée.

Les Offrandes oubliées est une méditation symphonique centrée sur « l’oubli de l’homme devant le sacrifice du Christ », en forme de triptyque : la Croix, le Péché et l’Eucharistie. A travers les couleurs — de l’harmonie, de la nuance, du phrasé — l’égarement et la fuite s’y résolvent dans le miracle de l’amour. Extrêmement inspiré, Gergiev obtint des timbres chatoyants du LSO un subtil velours de sons, mystique et abandonné, qui attint la perfection dans le lumineux et lointain dernier mouvement.

Fascinant il y a quelques mois dans un énergique et inventif Concerto pour piano et trompette lors de l’intégrale Chostakovitch/Mariinsky que Gergiev donnait à Pleyel, Daniil Trifonov faisait son grand retour dans une pièce de choix, déjà rodée l’été dernier au Verbier Festival, et qui laissait, sans doute plus que Chostakovitch, la part belle à la musicalité. Malgré son strict suivi des nuances demandées et des rubatos d’usage, le jeune pianiste de vingt-deux ans nous livre cependant un Chopin un peu terne, où les notes se suivent sans s’enchaîner et où des contrastes de surface coupent net l’élan de vie qui anime la partition. Quelques moments de jolie simplicité tombent rapidement dans le piège de la surenchère ou, à défaut, dans une imprécision coupable. Sa technique irréprochable lui permet d’obtenir une fluidité sans pareille dans les traits pianissimo du second mouvement — mais l’intelligente dentelle de notes semble transformée en une broderie superficielle, et les merveilleuses trouvailles de la mélodie populaire polonaise, ciment de l’œuvre de Chopin, sont comme aplaties par les mains virtuoses d’un Russe en quête de lyrisme. Dans le dernier mouvement, l’orchestre, manquant de précision, semble s’alourdir, tandis que Trifonov préfère, lui, mettre en valeur l’agilité aérienne de ses doigts — le finale manquera fortement d’intensité mais du moins pas de grâce, et déclenchera un tonnerre d’applaudissements.

Daniil Trifonov offrit en bis deux Debussy au public : l'Etude pour les arpèges composées et Reflets dans l’eau. Semblant avoir du mal à se glisser dans l’univers miroitant et impressionniste de la musique française, il opta pour un tout autre Debussy, plus slave, où l’harmonie n’est pas construite par une impression de couleurs mais par un moteur rythmique — un Debussy qui fait furieusement penser au Prokofiev du Deuxième concerto et de la Septième sonate. Dommage pour la musique française, pourra-t-on dire ; Trifonov n’a pas cette pâte-là, mais la sienne, sobre, précise et très détachée, n’est pas dénuée d’intérêt pour autant. Malgré quelques lourdeurs, son Reflets dans l’eau un brin motorique, presque néoclassique par endroits, conclut avec charme une première partie de concert finalement très russe…

Quête de libération, passage initiatique du sujet de son état de soumission à un état d’omnipotence divine, Le Divin Poème est une symphonie en trois mouvements enchaînés : « Luttes » — entre l’homme-esclave et l’Homme-Dieu, qui triomphe, « Voluptés » — où le Moi humain s’abîme dans le monde sensuel, terrassé par le Moi divin, et « Jeu divin » — où l’esprit, libéré des contraintes du monde, s’adonne enfin au jeu d’engendrer lui-même l’univers. Vaste programme, et plutôt opaque, pour une symphonie qui se laisse aisément apprivoiser. Un motif identique, joué au trombone basse et au tuba, unifie les trois mouvements : dans le premier, un contraste récurrent entre la tension et l’apaisement figure les Luttes ; dans le second, les Voluptés semblent être celles de la nature, et de l’orchestre montent des chants d’oiseaux et le bruit de la forêt. Le troisième mouvement ouvre, dans une étonnante forme sonate, une large porte vers l’univers harmonique, unique et énigmatique, de Scriabine : triomphalement, il amène à l’extase du Jeu divin. L’extraordinaire son d’ensemble du London Symphony Orchestra, la puissance et la précision des pupitres de cuivres, la brillante clarté des cordes étaient à l’honneur dans cette symphonie complexe. Valery Gergiev apportait à la phalange un caractère supplémentaire, plus sombre, plus massif ; et le jeu entre le chef et l’orchestre servait parfaitement le contraste permanent de la partition entre ténèbres et lumière, entre terre et ciel.