Le programme intitulé Balanchine/Millepied réunit ce mois-ci deux œuvres néoclassiques, Le Palais de Cristal, créé pour l’Opéra de Paris en 1947 et Daphnis et Chloé, dans une nouvelle chorégraphie composée cette année par Benjamin Millepied. La création était attendue avec impatience par la scène parisienne, quelques mois avant la prise de fonction du chorégraphe en tant que Directeur de la Danse à l’Opéra de Paris.

Opéra de Paris - Benjamin Millepied © Agathe Poupeney
Opéra de Paris - Benjamin Millepied
© Agathe Poupeney

Le rideau s’ouvre d’abord sur Le Palais de Cristal, œuvre emblématique de Balanchine, sur la Symphonie en ut Majeur de Bizet et dans de nouveaux costumes de Christian Lacroix. Quatre mouvements et un final s’enchaînent, dans des ambiances différentes et un camaïeu de couleurs : un allegro vivo en costumes rouges, un adagio bleu, un allegro vivace vert et enfin un second vivace rose. Composée comme une symphonie, la chorégraphie du Palais de Cristal fait écho à la musique de Bizet, avec des solos dansés et des enchaînements répondant précisément aux solos et reprises de thème de la partition. Le choix du Palais de Cristal comme ouverture permet de fournir un contexte chorégraphique à la création de Millepied, le chorégraphe ayant fait ses classes au New York City Ballet dans la tradition Balanchine/Robbins. Les deux œuvres proposent ainsi de nombreux recoupements de style, une véritable recherche d’idéalisation de l’esthétique classique et de mise en harmonie de la musique et la danse. Le Palais de Cristal est pourtant bien plus qu’une mise en bouche et présente de nombreuses difficultés techniques dans une chorégraphie qui exige de la précision. Le souffle était donc un peu court parmi le corps de ballet lors de l’ouverture en allegro vivo, anxiété qui s’est traduite sur scène par de nombreux accrocs sur les tours et les réceptions de sauts. Le second mouvement en adagio, dansé par Aurélie Dupont et Hervé Moreau, a été servi sans bavures, mais sans réelle performance scénique. L’hiératisme du port de tête, le manque d’amplitude et de tenue dans les équilibres d’Aurélie Dupont déçoivent finalement davantage que les finitions irrégulières des variations du premier mouvement, et tranchent avec la prise de risque heureuse d’Amandine Albisson ou l’énergie rafraîchissante de Nolwenn Daniel. L’angoisse du début retombée, le corps de ballet a repris un peu de fièvre lors du troisième mouvement pour terminer sur un final éblouissant.

Après l’entracte, on découvre la nouvelle chorégraphie de Daphnis et Chloé, ballet dont la partition avait été commandée par Serge de Diaghilev en 1909 à Maurice Ravel pour les Ballets Russes. Conçue comme un poème musical et dansé, la partition de Daphnis et Chloé raconte l’histoire d’amour et les aventures merveilleuses d’un couple de bergers. La chorégraphie de Benjamin Millepied, fluide et romantique, se laisse porter par les ondulations musicales et le lyrisme des thèmes, dans une succession de pas de deux, de tours planés et de portés aériens. Plus que de Balanchine, Millepied se place en héritier de Jerome Robbins, dont on ne pourra que remarquer la proximité avec L’Après-midi d’un Faune, tant dans le traitement de la chorégraphie de couple que dans la musique et les costumes. Benjamin Millepied, qui déclare avoir à cœur de travailler l’art du pas de deux nous propose donc une danse délicate et musicale, sans pour autant procurer cet émerveillement esthétique que l’on retrouve chez Jiri Kylian, génie en matière de chorégraphie de couple (voir bien sûr l’œuvre remarquable Petite Mort). Mais le plaisir existe tout de même face à une danse qui se laisse entièrement bercer par la musique, dans la droite lignée du principe wagnérien « d’œuvre totale ». Cependant, si la musique et la danse forment un ensemble très réussi, la symbiose n’est pas si totale en ce qui concerne la scénographie. Composé de quelques panneaux de couleur en formes géométriques et d’un vide assourdissant, l’œuvre de Buren tranche froidement avec la fresque néoclassique et romantique portée par l’impressionnisme musical et le lyrisme de la chorégraphie. Au-delà du style même, il existe peu d’interactions ou de jeux de scène entre la chorégraphie et le décor.

Côté performance artistique, on ne peut qu’apprécier la précision et la musicalité des deux solistes principaux, Laëtitia Pujol et Mathieu Ganio. Bien qu’un peu doux pour jouer le pirate, Pierre-Arthur Raveau a également su faire preuve d’une belle virtuosité. Enfin, Léonore Baulac et Marine Ganio se détachent tout particulièrement dans le corps de ballet et semblent prendre un réel plaisir en scène.