Pour celui qui aime la musique sacrée, l’œuvre de Bach constitue une référence absolue. Comment ne pas se réjouir de la découvrir encore un peu mieux ?

Ensemble Pygmalion, Chapelle Royale © Bertrand Pichene
Ensemble Pygmalion, Chapelle Royale
© Bertrand Pichene

C’est ce que nous invite à faire l’Ensemble Pygmalion, sous la direction de Raphaël Pichon, en proposant ce mardi 13 mai, à la Chapelle Royale de Versailles, un concert intitulé « la Passion révélée ». Au programme, une seule œuvre : la Musique funèbre pour le Prince de Cöthen, dont la partition est issue d’emprunts à plusieurs chefs-d’œuvre de Bach. Une reconstitution passionnante, servie par quatre solistes d’exception.

Le Tombeau pour le Prince de Cöthen (« Köthener TrauerMusik » BWV 244a) est une cantate funèbre que Bach a écrite pour rendre hommage au prince Leopold d’Anhalt-Cöthen, suite à sa mort le 19 novembre 1728. Le personnage en question a occupé une place importante dans la vie du compositeur allemand : Bach a fait partie de son entourage proche pendant cinq ans (1717-1723), en tant que maître de chapelle à la cour de Cöthen. De l’œuvre en tant que telle, n'est parvenu que le livret rédigé par Picander. C’est grâce à des recherches musicologiques récentes que la proximité de la pièce avec de très célèbres pages du même compositeur a été établie : la Musique funèbre pour le Prince de Cöthen reprend des extraits de la Passion selon saint Matthieu, de l’Ode funèbre pour la Reine de Pologne, et de la Messe en si. Le texte de circonstance pour le prince de Cöthen a été conçu par Picander de telle sorte à pouvoir s’adapter aux particularités compositionnelles de Bach, et servir de support à une nouvelle diffusion de sa musique – les œuvres étant la plupart du temps jouées une seule fois à cette époque.

Le concept même de restitution présente de multiples intérêts : apport historique quant à l’écriture de Bach et au rapport à la musique en son temps, découverte d’un assemblage de quatre parties inédites pour l’auditeur contemporain, interprétation renouvelée des airs somptueux que l’on connaît de la Passion selon saint Matthieu… La forme en tant que telle ne présente pas de difficultés : alternance de chœurs, récitatifs, et airs enchaînés (chantés par un même soliste).

Raphaël Pichon © Bertrand Pichene
Raphaël Pichon
© Bertrand Pichene

L’acoustique de la Chapelle Royale est vraiment destinée à mettre en valeur ce genre de musique. Le son se déploie majestueusement dans la magnifique structure de pierre et de marbre, favorisant la rondeur des textures et la résonance des notes finales. L’auditeur est à la fois enveloppé et transporté ; l’ensemble Pygmalion réussit à établir une atmosphère de recueillement qui soustrait le moment au monde réel, et suspend la merveilleuse musique de Bach entre ciel et terre. Le chef Raphaël Pichon dirige avec délicatesse et précision, comme à son habitude. Les échanges de regards sont tout à fait intéressants et significatifs de la minutie avec laquelle la dynamique de jeu est façonnée : le chef indique des yeux à tel ou tel musicien l’attaque ou la nuance, et les musiciens entre eux regardent celui qu’ils accompagnent ou à qui ils répondent. Une véritable cohésion sonore et interprétative naît de cette intelligence collective. On ressent les phrasés, les contrastes, le tout est parfaitement cohérent sans gommer les particularités des différents passages. Le chœur brille par la subtilité de ses inflexions ; il est généreux, habité, uni et passionné.

Le premier soliste à s’exprimer est Damien Guillon, contre-ténor. La pureté de sa voix est absolument délectable ; rien ne semble pouvoir perturber le déroulement de sa ligne de chant qui s’élève dans un mouvement tranquille, saisissant de beauté. Le ténor Thomas Hobbs prend la relève : avec intelligence, il parvient à prolonger exactement le ton de celui qui le précède, favorisant la retenue vocale pour instaurer une dynamique spirituelle profonde. Puis c’est au tour de la soprano… Dès la première note, on ne peut s’empêcher de frissonner ; Sabine Devieilhe possède un timbre d’une richesse et d’une douceur inénarrables, dont on ne se lasse pas. Enfin, la basse, Christian Immler, s’insère dans le flux musical, avec aisance et élégance.

De la puissance de cette œuvre, on retiendra en particulier le chœur initial (« Klagt, Kinder »), qui déploie la douleur dans le rapport musical entre consonnes et voyelles ; l’air du contre-ténor « Erhalte mich » qui reprend le sublime « Erbarme dich » de la Passion selon saint Matthieu ; l’air de la soprano « Mit Freuden », transposition du « Aus Liebe » de la Passion ; le chœur fugué « Wir haben einen Gott », chanté deux fois avec deux élans distincts ; et enfin le chœur final « Die Augen sehn nach deiner », également chœur final de la Passion.

Si une certaine fébrilité a pu percer par moments – du fait de l’enregistrement du concert pour un label, les chanteurs tout comme les instrumentistes ont livré une interprétation remarquable de la Musique funèbre du Prince de Cöthen, œuvre hybride et captivante. On ne peut que les féliciter – et encourager l’ensemble Pygmalion à poursuivre ses recherches musicologiques au cœur d’un passé fascinant !

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