Quelle phalange que cet Orchestra of the Age of Enlightenment ! Invité au Théâtre des Champs-Élysées pour un programme classique viennois, la formation londonienne montre l’étendue de son talent en ce vendredi soir. Cordes homogènes, chaleureuses et investies (malgré la disposition qui distancie inconfortablement les deux contrebasses aux deux extrémités de l’orchestre), instruments à vent extrêmement justes, bois solistes hyper expressifs et jamais fragiles : voilà une démonstration qui aurait plu au « Londonien » Haydn, dont les douze dernières symphonies ont été composées pour le public d’outre-Manche.

András Schiff
© Nadia F. Romanini / ECM Records

Ce soir, c’est sa Symphonie n° 103 dite du « Roulement de timbales » qui est présentée dans une interprétation qui privilégie la majesté et la droiture à la fantaisie et à l’inventivité. À la baguette, András Schiff ne cherche ni à exacerber les contrastes, ni à raffiner le dessin des motifs. D’une battue régulière, le maestro s’attache à faire ressortir l’architecture générale, claire et symétrique, contribuant à donner à l’ensemble une noblesse appréciable – quitte à rendre certains phrasés un peu trop systématiques voire monotones. De par son caractère grandiose, l’œuvre s’inscrit dans la continuité logique de la fascinante ouverture de Coriolan, donnée en prélude à la soirée. Dans ce mini poème symphonique avant l’heure, Beethoven met en musique le conflit intérieur qui tiraille Coriolan, général révolté contre Rome, partagé entre clémence et soif de vengeance. Schiff lisse les contrastes, unifie l’ensemble de la pièce en pressant le grand thème lyrique qui paraît plus angoissé que tendre, mais toujours aussi éloquent. D’un geste autoritaire, le maestro souligne bien la grandeur du héros dans les accords introductifs, même si sa battue imprécise occasionne quelques approximations de mise en place.

S’il s’agit pour l’instant de détails dispersés çà et là, ces négligences s’avèreront plus gênantes après l’entracte dans un Concerto « L’Empereur » aux allures de débâcle – il faut dire que l'acoustique sèche du Théâtre ne pardonne pas le moindre écart. Visiblement peu à son aise dans la tâche difficile consistant à diriger l’orchestre depuis son Brodmann tout en interprétant la partie soliste, Schiff déploie un discours bien prosaïque sur le clavier, ponctué d’accents forcés et de gammes floues ; l’excellente violon solo devra même voler à son secours et battre ostensiblement la mesure pour éviter la sortie de route avec le hautbois dans une transition mal pavée. Dans les tuttis sans piano, Schiff paraît également emprunté, encourageant le timbalier alors même que celui-ci se démarque déjà généreusement de l’ensemble… Donné en bis avant d'enchaîner sur un finale enlevé, le mouvement lent du Concerto n° 4 du même Beethoven sera nettement plus adapté aux circonstances, l’étonnante dissociation piano-orchestre de l’écriture permettant à Schiff de se concentrer pleinement sur son jeu. Les phrasés du clavier s’épanouissent enfin, l’orchestre assume sa part d’autorité collective sans ciller ; à l’issue du mouvement, la réconciliation entre le soliste et la phalange sera le moment le plus touchant de la soirée.

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