À l’annonce de la saison 2016-2017 de l’Opéra de Paris, la sphère lyricophile s’enflammait à l’idée de voir réunis Jonas Kaufmann, Sabine Devieilhe, Ermonela Jaho, Stéphanie d'Oustrac  et Yann Beuron, entre autres, sur le plateau des Contes d’Hoffmann. Seulement voilà : Sabine vient tout juste d’être maman, tandis que Jonas souffre d’un hématome sur les cordes vocales. Alors, faut-il pour autant bouder cette cinquième reprise de la géniale production mise en scène par le non moins génial Robert Carsen ? Assurément non !

<i>Les Contes d’Hoffmann</i> © Julien Benhamou / ONP
Les Contes d’Hoffmann
© Julien Benhamou / ONP

D’abord parce que malgré les années, cette mise en scène ne perd rien de son intelligence, de sa beauté, de sa magie. Théâtre dans le théâtre, opéra dans l’opéra, l’action se déroule au Palais Garnier, en marge d’une représentation de Don Giovanni : au bar du foyer pour le prologue et l’épilogue, dans les coulisses pour l’acte d’Olympia, dans la fosse pour l’acte d’Antonia et dans la salle pour celui de Giulietta. Ce que Robert Carsen nous donne à voir à travers cette vertigineuse mise en abyme, c’est le théâtre de l’âme humaine en quête d’accomplissement, de perfection, que ce soit par la reconnaissance ou par l’Amour. Quête d’Hoffmann d’abord, qui recherche la femme idéale et croit trouver en Stella, la prima donna, la synthèse parfaite de ses conquêtes passées : Olympia la poupée mécanique, objet d’un amour fantasmé ; Antonia la jeune cantatrice, incarnation de la passion romantique ; Giulietta la courtisane à la sexualité débridée. Mais cette quête est aussi celle d’Offenbach lui-même, qui espère, grâce à cet ultime opéra, atteindre la perfection – symbolisée par Don Giovanni – et obtenir enfin la reconnaissance à laquelle il aspire. Pour filer la métaphore opératique, Lindorf devient directeur d’opéra, Miracle chef d’orchestre et Dapertutto metteur en scène. Le dispositif scénique, très spectaculaire, s’appuie sur les décors monumentaux de Michael Levine et les lumières de Jean Kalman.

Ramón Vargas (Hoffmann) © Julien Benhamou / ONP
Ramón Vargas (Hoffmann)
© Julien Benhamou / ONP

Faisant preuve d’un engagement louable, Ramón Vargas est un Hoffmann très honorable. Sur le plan vocal, il ne manque pas d’atouts : de son passé rossinien, il a gardé le style, la souplesse et l’agilité, tandis que la beauté de son timbre distille des nuances et une mélancolie qui siéent très bien à Hoffmann. Malheureusement, la diction, tantôt claire, tantôt brumeuse, n’est pas à la hauteur, de même que la connaissance du texte, parfois très approximative, comme dans la « légende de Kleinzach ». Roberto Tagliavini possède un très beau timbre mêlant le bois et l’airain, une belle projection et une élocution très satisfaisante. Il lui manque juste cette noirceur, ce cynisme qui auraient fait de lui un grand interprète des figures du Diable. Dans ses quatre rôles – Andrès, Cochenille, Frantz et Pitichinaccio – Yann Beuron est tout simplement génial. Son plaisir à jouer et chanter Offenbach est évident et très communicatif, particulièrement dans les couplets de Frantz. Il est bien dommage qu’il soit devenu si rare sur la scène de l’Opéra de Paris. Pour ce qui est des personnages secondaires, Paul Gay, Rodolphe Briand, Cyrille Lovighi, Laurent Laberdesque et François Lis complètent très harmonieusement la distribution.

Rodolphe Briand (Spalanzani), Yann Beuron (Cochenille), Nadine Koutcher (Olympia) © Julien Benhamou / ONP
Rodolphe Briand (Spalanzani), Yann Beuron (Cochenille), Nadine Koutcher (Olympia)
© Julien Benhamou / ONP

Pour incarner la passion dévorante, le lyrisme d’Ermonela Jaho fait merveille dans le personnage d’Antonia, qu’elle porte très haut. Des premières notes de « Elle a fui la tourterelle » jusqu’au dernier souffle de vie, son investissement vocal et scénique est total. Pour ses débuts à l’Opéra de Paris, Nadine Koutcher a la lourde tâche de remplacer Sabine Devieilhe dans le rôle d’Olympia. Si les aigus sont bien chantés, les vocalises exécutées avec précision, l’ensemble manque néanmoins de fluidité et de vivacité. En revanche, ses mimiques d’automate sont désopilantes et remportent un franc succès auprès d’un public dont une bonne partie ne semble pas familière de l’œuvre, si l’on en croit les nombreuses interjections et manifestations bruyantes qui ont émaillé la représentation. De même, Kate Aldrich surjoue sa Giuletta, mais peine à la faire exister vocalement. Impeccable dans le double rôle de la Muse et Nicklausse, Stéphanie d'Oustrac maîtrise à la perfection cet art du chant français qui fait rayonner chaque syllabe de chaque mot pour en souligner ou en développer le sens. Enfin, Doris Soffel marque de son indéniable présence la brève et fantomatique apparition de la mère d’Antonia.

Comme à l’accoutumée, Philippe Jordan s’attache à faire ressortir les détails qui l’interpellent dans la partition. L’intention est fort louable, mas le résultat pêche par manque de souffle, de tension, d’émotion. Sauf peut-être dans l’acte II dont les accents romantiques sont assez bien rendus. Le choix de tempi souvent rapides ne parvient pas à compenser la relative platitude de l'exécution.

Avec sa distribution entièrement renouvelée, cette reprise des Contes d’Hoffmann vus par Robert Carsen ne tient peut-être pas toutes les promesses initialement formulées, mais elle n’en est pas moins enthousiasmante et digne d’intérêt. À quand une production fondée sur la partition originale reconstituée par Jean-Christophe Keck ?