L’offre musicale s’est de nouveau enrichie : la Seine Musicale, bâtiment hors norme conçu par les architectes suisses Shigeru Ban et Jean de Gastines, a livré ses premiers concerts le weekend dernier. Construite sur l’emplacement des anciennes usines Renault, cette nouvelle scène musicale porte au nombre de trois le nombre d’auditoriums flambant neufs récemment inaugurés à Paris.

La Seine Musicale © Julien Hanck
La Seine Musicale
© Julien Hanck

La Seine Musicale ? Un bâtiment en forme d’embarcadère dont les espaces immenses paraissent s’enfoncer à perte de vue, et où des hublots pratiqués dans les murs dévoilent plusieurs salles de répétition en contrebas ; embarcadère que l’auditorium – sorte d’œuf de Fabergé posé sur l’édifice -  domine de sa hauteur et de sa rotondité. Enfin, c’est dans le cadre assez surprenant de cet « œuf » que vient se nicher la salle de concert à proprement parler. Et quelle salle ! D’une jauge de 1150 spectateurs, à mi-chemin (par la forme, le volume) entre Philharmonie et Cité de la musique, elle respire un je-ne-sais-quoi d’oriental : moucharabiehs au plafond, marqueterie aux murs (tout en bois et sertis d’alvéoles), ainsi qu’une antichambre aux airs de hammam. Ici, le mot « écrin » prend tout son sens. À noter également, le charme et la gentillesse exemplaire du personnel de salle...

Nul doute que l’auditeur allait trouver l’Insula Orchestra parfaitement préparé, encore qu’à Laurence Equilbey seule revient le mérite de cette exécution nerveuse, tutta forza, avec une mise en place précise et sans faille. Alors certes, elle appelle de ses instrumentistes peut-être un peu plus d’énergie et de jarret qu’il n’est nécessaire, mais le rythme, la rigueur du mouvement d’ensemble montrent à l’œuvre, de bout en bout, une véritable respiration collective. Au reste, l’Insula orchestra ne paraît pas tant cultiver la profondeur du souffle orchestral qu’une fulgurance de son et de timbre : l’ouverture du Freischütz, tour à tour foudroyante et haletante, le montrait parfaitement.

La Seine Musicale © Julien Hanck
La Seine Musicale
© Julien Hanck
Parlant de « son », quelle acoustique somptueuse ! Evitant toute sécheresse, elle ne pêche pas pour autant par excès : aucun « écho » n’est perceptible, l’écoute est équilibrée sur toutes les fréquences, les basses sont généreuses tout en restant bien définies. Mieux encore, rarement salle de concert a aussi bien servi la voix. L’acoustique rompt avec l’écoute traditionnelle où la source est déterminée, centrée, saisissable. Ici les sons sont diffusés dans toutes les directions, qui plus est dans un volume d’écoute particulièrement confortable : le moindre chuintement est élargi, démultiplié et projeté aux quatre points cardinaux. Ajoutons-y l’impressionnante capacité qu’ont Stanislas de Barbeyrac et Florian Sempey de trancher par-dessus les textures orchestrales, la ligne et le timbre splendide de Sandrine Piau…

Olivier Fredj n’a pas manqué d’audace en surimposant au concert ses propres caprices de metteur en scène. Que ne s’en est-il tenu à la musique ! Fuyant la simplicité, il a choisi au contraire d’y jeter tout ce qui lui tombait sous la main : calembours, one-man-show, projections vidéo, smoke machine et éclairages d’ambiance, sans compter les allées et venues incessantes des protagonistes… Il est très admirable par ailleurs que Nicolas Carpentier, si volontiers iconoclaste, ou simplement désinvolte, soit parvenu à présenter in extenso le projet et ses acteurs. En somme, rien ne manquait au cahier des charges, même si, du point de vue de l’auteur, il aurait mieux valu renoncer à certains effets qui parasitaient la musique plus qu’ils ne la servaient.

La Seine Musicale © Julien Hanck
La Seine Musicale
© Julien Hanck

Bouquet final avec la Fantaisie pour piano, chœurs et orchestre de Beethoven : un bel envol qui nous était piloté par le pianiste Bertrand Chamayou, fidèle à lui-même en terme de précision, de simplicité opérante, où la moindre note vivait de son sentiment poétique... De quoi conclure le concert sur une note cosmique.