Klaus Mäkelä n'aime rien tant que relever des défis. Il l'a prouvé encore la semaine dernière en s'attaquant à la monumentale Missa solemnis qui ne doit pas être, contrairement à ce qui est dit parfois, l'apanage de chefs blanchis sous le harnais et bardés d'expérience. Le chef tout juste trentenaire va se montrer au niveau des très grandes heures de son mandat, par une approche aussi exaltante qu'exaltée du chef-d'œuvre de Beethoven.

D'un bout à l'autre de ces 80 minutes d'une musique d'une complexité et d'une densité exceptionnelles, il nous tient en haleine, nous surprend, nous captive et nous émeut. Il y a chez le chef finlandais ce bonheur visible, cette jubilation même, de celui qui réussit l'ascension de l'Everest sans effort apparent. Il y a surtout cette capacité, que nul ne lui a jamais contestée, d'entraîner ses troupes sans les contraindre ou les soumettre. C'est ainsi qu'il va obtenir ce soir des prodiges d'abord du Chœur, ensuite de tous les pupitres de l'Orchestre de Paris et des quatre chanteurs solistes.
Il faut d'abord rendre hommage au formidable travail d'un chœur – ils sont près de 150 sur scène, les femmes à l'arrière, les hommes au-dessus de l'orchestre – qui n'est pas professionnel, même si le recrutement de ces « amateurs » se fait avec le même niveau d'exigence. Beethoven les sollicite presque constamment, à l'exception d'une brève pause dans le Sanctus, sans se soucier le moins du monde de leur confort, ni même des registres auxquels chaque pupitre est d'ordinaire cantonné. Et, comble de sadisme, il les met plus d'une fois à découvert dans les situations les plus périlleuses (ainsi le début du « Et resurrexit » qui est la terreur de tous les pupitres de ténors).
D’emblée, le Kyrie installe un climat de recueillement sans pesanteur. Mäkelä soigne les articulations, évitant toute monumentalité démonstrative : ici comme tout au long de l'œuvre, la grandeur naît de la clarté, de l'extrême précision d'une direction qui a l'œil à tout sans jamais perdre de vue la trajectoire globale. Les cordes dessinent un tapis harmonique souple, qui met en valeur des interventions chorales réglées au cordeau. Dans le Gloria, les contrastes dynamiques sont exaltés comme jamais – du jaillissement initial au recueillement du « Qui tollis » –, maîtrisés avec une autorité tranquille. Les pupitres de vents, d’une cohésion exemplaire, colorent un discours parsemé d'audaces. La fugue sur « In Gloria Dei Patris », redoutable sommet contrapuntique, impressionne par sa netteté et son allant, rappelant combien Beethoven, ici, regarde autant vers Bach que vers l’avenir.
Dans le Credo, cœur théologique de cet oratorio qui ne dit pas son nom, Mäkelä réussit à unifier la trajectoire d'ensemble tout en révélant les ruptures, les silences, et finalement la modernité de l'écriture beethovénienne. L'« Et incarnatus est » suspend littéralement le temps : les voix solistes s’y inscrivent avec pudeur, presque chambristes, avant un « Crucifixus » d’une douleur contenue, sans pathos. Le « Et resurrexit », en revanche, éclate comme une irruption de lumière, porté par un chœur et un orchestre galvanisés. Rarement l’articulation entre méditation et jubilation aura paru aussi naturelle.

Le Sanctus confirme cette approche organique de l’œuvre. Le Benedictus, avec son solo de violon planant au-dessus des voix, bénéficie du jeu lumineux et chatoyant de Sarah Nemtanu, le nouveau violon solo de l’Orchestre de Paris. Quant à l’Agnus Dei, Mäkelä en souligne admirablement l’ambivalence : prière humble, mais traversée d’ombres et d’angoisses. Les allusions martiales, confiées notamment aux timbales et aux cuivres, surgissent comme des rappels inquiétants de la fragilité de la paix, avant que le « Dona nobis pacem » final ne s’impose comme une supplication ardente plutôt qu’une certitude triomphale.
Le plateau vocal réuni pour l’occasion impressionne par son équilibre et son homogénéité : Chen Reiss ne force jamais son soprano lumineux, Wiebke Lehmkuhl inscrit son contralto sombre et noble dans la texture du quatuor, Andrew Staples se distingue par la clarté de son émission et de son timbre dès le Kyrie initial ; Gerald Finley, enfin, impose son autorité naturelle. Ensemble, ils dialoguent plus qu’ils ne rivalisent, dans un esprit authentiquement chambriste.
Le public applaudit longuement Richard Wilberforce et ses magnifiques forces chorales, et dit sa gratitude au chef et à l'orchestre qui viennent d'inscrire cette Missa solemnis en lettres d'or dans leur mémoire commune.



















