Depuis une Symphonie fantastique révolutionnaire on connaît les affinités électives de Klaus Mäkelä avec Berlioz et sa capacité à transformer de grandes fresques en aventures palpitantes. En ce mercredi soir d'octobre à la Philharmonie, on a donc toutes les raisons d'espérer un Roméo et Juliette inoubliable, malgré ou en raison de l'aspect si inhabituel d'une partition qui n'est ni un ouvrage lyrique ni une pure symphonie, mais quelque chose d'hybride – une « symphonie dramatique » à laquelle le premier tour de force du chef consistera à conférer une forme d'unité. On peut se demander toutefois pourquoi c'est cette œuvre – que l'Orchestre de Paris n'avait plus jouée depuis 2003 et le bicentenaire de la naissance de Berlioz – qui a été choisie pour célébrer les 50 ans du Chœur de l'Orchestre de Paris. En effet, le chœur d'abord en petite formation n'intervient qu'au début, puis brièvement en coulisses dans le « Convoi funèbre » et en grand effectif à la toute fin dans une partition qui fait une très large place à l'orchestre. Le Requiem du même Berlioz eût été plus adapté à un tel anniversaire.

C'est dans le finale, où les Capulet et les Montaigu s’affrontent avant la réconciliation, que le chœur déployé au-dessus de l'orchestre fait une démonstration de puissance sans dureté, d'homogénéité de ses pupitres, de perfection de la mise en place en particulier dans les doubles chœurs. Après un demi-siècle, on peut mesurer l'extraordinaire parcours d'un chœur qui n'a jamais été professionnel malgré ses accomplissements sous la houlette de ses chefs successifs, Arthur Oldham (1976-2002) le fondateur de la formation à la demande de Daniel Barenboim, ou plus récemment Lionel Sow (2011-2021) et Richard Wilberforce (depuis 2023).
Avant cela, c'est donc surtout l'Orchestre de Paris qui aura été mis à rude épreuve : les « combats » et le « tumulte » de l'introduction sont une vacherie comme Berlioz, ne doutant de rien et surtout pas des rugosités de son écriture, aime à en semer dans ses partitions. Avait-il des comptes à régler avec les altistes ? En tout cas, il les bouscule, les fait même trébucher dès le fugato initial. Les puristes auront relevé ce début chaotique sous la baguette impérieuse de Mäkelä. Mais si c'était précisément un effet voulu que cette plongée dans la mêlée de l'orchestre ?
Les musiciens de l'Orchestre de Paris auront tôt fait de recouvrer leurs esprits, bien accompagnés par les chanteurs solistes Marianne Crebassa et Julien Henric. L'émotion ne va pas tarder à nous gagner lorsque se déploient les premiers transports de Juliette avec la puissance et la chaleur du contralto de Marianne Crebassa, dans un dialogue si tendre avec des harpes et des violoncelles si chaleureux. On regrettera la brièveté du « rôle » de Mercutio, tant le ténor de Julien Henric est éloquent et brillant.

L'épisode purement orchestral qui suit est une nouvelle démonstration de l'art de Mäkelä : la solitude de Roméo, la tristesse qui l'envahit ne sont pas le prétexte à l'exacerbation des sentiments, l'orchestre, cordes chaleureuses, bois pudiques, ne s'étale pas ; mais lorsque les échos du bal se rapprochent, Mäkelä et ses musiciens prennent un plaisir visible à nous entraîner dans la grande fête chez les Capulet. Quelle virtuosité, quelle volupté dans cet inextinguible flot orchestral ! Le long adagio de la « Scène d'amour » nous paraîtra en revanche quelque peu distancié, comme un tableau que l'on contemple avec un regard d'esthète.
Le « Scherzo de la Reine Mab » nous fait ce soir irrésistiblement penser à l'autre chef-d'œuvre que Shakespeare a inspiré à Mendelssohn : on est quasiment dans Le Songe d'une nuit d'été. Chef et musiciens s'amusent de cet exercice de haute voltige. Ils seront à nouveau moins convaincants, comme moins impliqués, dans le « Convoi funèbre » de Juliette. Pourtant Mäkelä redevient chef de théâtre dans ce tableau de Roméo au tombeau des Capulet, si parsemé d'étrangetés, de silences, de plaintes des trombones et des cors, et ces surgissements « fantastiques » des profondeurs des cordes.
Jean Teitgen campe un Frère Laurent d’une belle autorité, même si l'on comprend vite qu'il est souffrant – il sera remplacé le lendemain par Christopher Maltman. Le serment final de la réconciliation, qui n'évite pas un certain pompiérisme, porté par toutes les forces réunies, emporte la salle qui va longuement applaudir les trois solistes, le Chœur et l'Orchestre de Paris et le maître d'œuvre d'une dernière saison de mandat qu'il aura souhaitée grandiose, Klaus Mäkelä.























