Pour cette deuxième reprise de la désormais célèbre production de Werther de Massenet mise en scène par Benoît Jacquot, c’est un tout nouveau plateau qui succède aux deux précédents sur la scène de l’Opéra Bastille. Une distribution particulièrement alléchante, avec dans les rôles principaux Piotr Beczała, Elīna Garanča et Stéphane Degout.

Piotr Beczała (Werther) et Elīna Garanča (Charlotte) dans <i>Werther</i>, mise en scène de Benoît Jacquot © Emilie Brouchon / Opéra national de Paris
Piotr Beczała (Werther) et Elīna Garanča (Charlotte) dans Werther, mise en scène de Benoît Jacquot
© Emilie Brouchon / Opéra national de Paris

Le défi à relever est de taille, tant les deux premières séries ont remporté un succès marquant. Pour le rôle-titre en particulier, succéder à Jonas Kaufmann – le tragique – et Roberto Alagna – le solaire – est une tâche plus qu’ardue, ainsi qu’une lourde responsabilité. Le moins que l’on puisse dire est que Piotr Beczała est, comme ses deux prédécesseurs, un grand Werther, tout aussi singulier que Kaufmann et Alagna. À l’image de l’ensemble du plateau, ses deux premiers actes laissent apparaître un léger manque d’assurance, qui se traduit notamment par des aigus un peu trop serrés (comme ce fut le cas pour son Faust en 2015). Mais on oublie bien vite ces petits défauts tant la performance qui s’ensuit est remarquable. La beauté du timbre séduit immédiatement ; alliée à son jeu d’acteur, elle fait d’un Piotr Beczała en pleine possession de son art et de ses moyens un Werther très sensible et touchant. Les aigus sont solides, ronds, bien projetés ; quant à la diction, elle est remarquable, rendant inutile la lecture des sous-titres, avec un souci perfectionniste de se conformer à l’art du chant français.

Ce n’est malheureusement pas le cas d'Elīna Garanča, dont la prononciation rend le texte quasiment inintelligible d’un bout à l’autre. C’est d’autant plus regrettable que dans Werther, la contribution des mots – et de leur scansion – à la beauté de l’édifice lyrique est loin d’être accessoire. Quant à sa voix, si les médiums, voluptueux et charnus, sont d’une grande beauté, on ne peut pas toujours en dire autant des aigus : du manque de puissance des deux premiers actes, on passe subitement à une surpuissance parfois stridente. Heureusement, la voix finit par retrouver un équilibre parfait, pour nous offrir au quatrième acte un moment d’une beauté et d’une intensité fabuleuses.

Stéphane Degout est un Albert impeccable, avec ce qu’il faut de sobriété, de raideur et d’ombre. Son incarnation et la beauté de son timbre parviennent même à donner à son personnage un supplément d’épaisseur. Paul Gay (le bailli), Rodolphe Briand (Schmidt) et Lionel Lhote (Johann) servent leurs personnages avec beaucoup de justesse. D’Elena Tsallagova, on adore la belle énergie toute fraîche et juvénile, qui nous avait naguère séduits dans le rôle-titre de La Petite Renarde Rusée de Janáček. Cependant, on eût aimé que sa diction fût à la hauteur, ce qui est loin d’être le cas.

Paul Gay (Le Bailli) et Elena Tsallagova (Sophie) © Emilie Brouchon / Opéra national de Paris
Paul Gay (Le Bailli) et Elena Tsallagova (Sophie)
© Emilie Brouchon / Opéra national de Paris
Beaucoup a déjà été dit sur la mise en scène de Benoît Jacquot. On est toujours séduit par cette lecture littérale et précise du livret, sa maîtrise de la ligne de fuite, son art de la suggestion. Sans oublier cette esthétique romantique très soignée, nourrie par les superbes décors de Charles Edwards et lumières d’André Diot. En revanche, la direction d’acteur est moins précise que lors des saisons précédentes. C’est particulièrement vrai pour Elīna Garanča, qui ne parvient pas à occuper réellement la scène, et dont certaines attitudes confinant à la minauderie relèvent du total contresens.

Michel Plasson ayant dû renoncer, c’est Giacomo Sagripanti (qui dirigera ici-même à l’Opéra Bastille la reprise de Il Barbiere di Siviglia à partir du 2 février) qui a été choisi pour prendre le relais. Excellente surprise : le résultat est tout à fait enthousiasmant. Utilisant des tempi plus dynamiques que son prédécesseur, le jeune chef insuffle à l’Orchestre de l’Opéra de Paris une énergie généreuse qui s’adapte comme une seconde peau à la progression dramatique, tout en respectant l’équilibre dans le dialogue avec les chanteurs. Dans un spectre de couleurs qui est loin d’être large, la richesse de la partition réside dans une multitude de nuances de teintes et de reflets, qui sont ici très fidèlement restitués.

Grâce à cette troisième distribution, le Werther de Benoît Jacquot continue d’alimenter sa jeune légende. Et l’on peut gager qu’il s’inscrira dans la lignée des grandes productions intemporelles qui font l’histoire de l’Opéra de Paris, pourvu que soit relevé le défi de le servir avec des plateaux d’exception.