La Sonatine de Ravel et La Mer de Debussy pour finir le récital donné par Alexandre Tharaud dans la Philharmonie. Deux œuvres composées de 1903 à 1905, on ne peut plus opposées sur le plan stylistique. Dans une structure classique qu'il déséquilibre à sa façon ingénieuse, malicieuse et sensible, Ravel expose ses idées avec une netteté caractéristique de son art : l'incertitude tonale du premier mouvement fuit les résolutions que sa forme classique fait espérer, laissant l'auditeur dans l'attente de quelque chose qui n'arrive jamais. Le « Menuet » qui suit est encore plus moderne : tout est en place structurellement, mais harmoniquement tout se promène. Dans le « Finale », on reste toujours dans l'ambiguïté tonale qui « habille » une sorte de faux mouvement perpétuel virtuose ! L'air de rien, cette Sonatine est aussi peu difficile pour les doigts qu'elle est un réel casse-tête pour la conduite de ses phrases, de ses tempos, le respect de ses équilibres. Déplacez un accent et Ravel se venge. Alexandre Tharaud a tout bon pour ce qui est des tempos, de l'allure générale, mais son jeu trop fondu, pas assez articulé rend la musique floue. C'est très beau, mais pas forcément ce que la Sonatine fait un peu plus que suggérer.

La Mer de Debussy est toute différente. D'abord, elle est pour orchestre et Tharaud la joue dans sa propre transcription, ce musicien étant aussi arrangeur, transcripteur et compositeur, comme de plus en plus de pianistes. Ensuite, la musique y est stratifiée en couches mobiles, aux contours incertains, organique en ce sens qu'elle semble naître du mouvement même des rythmes, des masses, des pupitres différenciés, du balourd même d'accents auxquels répondent de justesse ceux qui rétablissent l'équilibre comme la quille le navire.
Faire tenir dans le seul piano ce qui est consubstantiel à l'orchestre est un défi que Tharaud relève avec maîtrise et naturel. Nous sommes très loin du beau piano hédoniste, très loin aussi de la proximité, de l'intimité qu'il a montrée dans la première partie de son récital. Nous sommes dans la démonstration, le tour de passe-passe, pour faire du piano un orchestre et réussir à donner l'illusion de la hauteur des plans sonores superposés et éclatés et des lumières qui les éclairent. Quitte à cogner dans les graves avec le poing – sans faire crier le piano une seule fois –, Tharaud sait faire tout cela et finit son récital dans une mise en scène qui culmine dans le tintamarre d'un tsunami, plus puissant que La Grande Vague de Kanagawa de Katsushika Hokusai qui orne la première édition de l’œuvre de Debussy.
C'est très impressionnant, tant et si bien qu'on adhère à une recette qui est identique à celle mise en œuvre en janvier dernier, au même endroit : une première partie composée de petites pièces, suivies après l'entracte par La Valse de Ravel, également transcrite par Tharaud. Nous sommes allé relire notre précédent compte-rendu, pour voir avec stupeur qu'on pourrait le recopier, en changeant le titre des œuvres.
Ce soir, on commençait par Les Barricades mystérieuses de François Couperin et l'on prenait congé avec des morceaux pris dans les Dix Pièces pittoresques d'Emmanuel Chabrier, après avoir dégusté d'adorables et magnifiques piécettes d'Adolphe Adam, Charles Gounod, Jules Massenet, Georges Bizet, André Messager, Gabriel Fauré et Francis Poulenc. Pas vraiment des antipasti pour commencer, mais plutôt un chariot de desserts qui concurrencent le si mal nommé piano « néo-classique » sur les plateformes de streaming – et figurent sur le nouveau disque de Tharaud.
On tique un peu quand même, pas parce qu'elles seraient mal jouées. Elles le sont splendidement, par un pianiste chaleureux, cerné sur scène par un grand arc de cercle formé par le public assis sur des chaises, donnant ainsi la sensation d'être dans un grand salon, près du piano. Mais un brin de théâtre en trop, quand de la main il dirige le public en l'invitant à ne pas applaudir, quand il montre du doigt la note isolée qu'il va jouer à la main droite ou quand, pris par la passion, il donne un ou deux coups de pied trop sonores, font irrésistiblement penser que Tharaud devrait faire attention à ne pas devenir prisonnier de ce qui pourrait devenir un système.



















