Entre lecture littérale et relecture intellectualisante de l’œuvre, la Compagnie 14:20 (Raphaël Navarro à la mise en scène et à la « conception magie », Valentine Losseau à la dramaturgie, Clément Debailleul à la vidéo) propose une voie médiane : une lecture stylisée. Dans ce Freischütz présenté au Théâtre des Champs-Élysées, les costumes, élégants et sobres, ne renvoient à aucune époque précise ; les éléments de décor sont tantôt plus ou moins réalistes (notamment dans les projections vidéo), tantôt plus ou moins symboliques (telles les boules lumineuses pouvant représenter le feu, ou encore les balles magiques). On échappe ainsi aux deux extrêmes entre lesquels oscille trop souvent la mise en scène d’opéra : l’illustration pittoresque, pouvant séduire l’œil mais pas toujours très forte dramatiquement, ou la transposition contemporaine, plaquant parfois artificiellement sur l’œuvre un discours social ou politique qui n’est pas le sien.

<i>Der Freischütz</i> au Théâtre des Champs-Élysées © Vincent Pontet
Der Freischütz au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

L’utilisation de la vidéo est raisonnable (elle n’intervient que ponctuellement sans jamais se substituer à la mise en scène) et raisonnée : elle est toujours signifiante, par exemple dans les indispensables références au monde végétal et à la forêt, ou encore dans l’évocation de l’eau dans laquelle se trouve plongés les personnages au tableau final, belle métaphore de la purification et de la transition d’une époque (celle, archaïque, des superstitions) à une autre (celle de la modernité et des valeurs humanistes).

La production utilise enfin des procédés particulièrement intéressants issus de la « magie nouvelle » (mouvement plaçant le déséquilibre des sens et le détournement du réel au centre des enjeux artistiques) : des personnages surgissent et disparaissent de façon tout à fait inattendue, plusieurs plans visuels se superposent, les personnages évoluent comme s’ils étaient dépourvus de pesanteur. Certes, certains aspects du spectacle sont moins réussis que d’autres. On peut notamment déplorer qu’un assez grand nombre des scènes se passent dans la pénombre (choix délibéré ou nécessité liée au besoin de dissimuler les câbles permettant certains trucages ?) et la Compagnie 14:20 sera un peu chahutée au rideau final. Le spectacle néanmoins respecte l’œuvre, en n’en gommant jamais les indispensables aspects fantastique et narratif, tout en donnant la très agréable impression qu’il se passe quelque chose de vraiment nouveau sur scène.

<i>Der Freischütz</i> au Théâtre des Champs-Élysées © Vincent Pontet
Der Freischütz au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

Musicalement, la soirée est une réussite. La direction de Laurence Equilbey privilégie les tempos lents et la sobriété, parfois un peu trop : même si certaines phrases musicales de l’ouverture sont assez violemment ponctuées par les percussions, même si le discours se fait souvent incisif, l’ensemble n’est pas assez contrasté en termes de puissance sonore ou de tempos pour rendre parfaitement justice à l’écriture de Weber, si chamarrée et si puissamment dramatique. L’Insula Orchestra fait cependant entendre de très belles couleurs, tantôt acides, tantôt chatoyantes, tantôt feutrées, et, n’étaient quelques inexactitudes dans certaines attaques, se montre d’une belle précision – de même que le chœur accentus, homogène, sobre et efficace.

La distribution remporte tous les suffrages, jusqu’aux seconds rôles excellemment distribués et possédant toutes les caractéristiques requises par les personnages : ironie grinçante pour Kilian (Anas Séguin, remarqué l’an dernier au concours Voix Nouvelles), bonhomie pour Kuno (Thorsten Grümbel), autorité pour le Prince Ottokar (Daniel Schmutzhard, au timbre très clair et à la voix projetée avec aisance et naturel), bienveillance et humanisme pour le rôle court mais décisif de l’Ermite (Christian Immler).

Chiara Skerath (Ännchen) et Johanni van Oostrum (Agathe) © Vincent Pontet
Chiara Skerath (Ännchen) et Johanni van Oostrum (Agathe)
© Vincent Pontet

En Ännchen, Chiara Skerath crée la surprise : les vocalises sont précises, la voix possède un médium et un grave ronds et chaleureux, tandis que l’aigu est un brin plus tendu. En d’autres termes, elle fait entendre l’exact contraire de ce à quoi nous sommes habitués dans ce rôle, souvent tenu par des sopranos légers. On réalise alors que la tessiture d’Ännchen est finalement très centrale et qu’un tel format vocal donne au personnage une épaisseur inattendue et très intéressante, d’autant que la chanteuse s’avère être également une excellente actrice. Le Kaspar de Vladimir Baykov est effrayant à souhait : la voix est remarquablement projetée, surtout dans le grave, et l’éclat de rire démoniaque qui clôt son air du premier acte a toute la noirceur requise.

Stanislas de Barbeyrac est un Max accompli, extrêmement crédible tant scéniquement que vocalement. La voix est claire mais très bien assise dans le grave – ce qui n’empêche nullement à l’aigu de se déployer avec aisance. Le souffle est superbement maîtrisé, ce qui nous vaut un « Durch die Wälder » (acte I) ou un finale (« Die Zukunft soll mein Herz bewähren ») au legato soyeux, empreint de poésie. Johanni van Oostrum, enfin, est une Agathe pleine de fraîcheur et d’émotion : la voix, d’une très belle homogénéité, aux registres parfaitement liés, est capable de puissance comme de douceur. Elle a délivré, au troisième acte, un « Und ob die Wolke… » d’un très grand raffinement, justement acclamé par le public.

Un spectacle plein de magie, scénique et musicale !

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