Noël approchant, les programmations musicales tendent à s’adapter aux circonstances : vendredi soir, L’Enfance du Christ, « trilogie sacrée » d’Hector Berlioz, était ainsi à l’affiche du Théâtre des Champs-Élysées. Partant du massacre des Innocents et s’achevant sur la fuite en Égypte, ce triptyque biblique était servi par une distribution prometteuse.

Stéphanie d'Oustrac © Perla Maarek
Stéphanie d'Oustrac
© Perla Maarek

Vedette de la soirée, Stéphanie d’Oustrac renforce sa réputation de grande berliozienne : elle livre une incarnation poignante de Marie, depuis la douce scène de l’étable jusqu’au fameux duo de Saïs, qu’elle habite d’une vraie tension dramatique. L’émotion se déploie sans nuire à la vocalité, au contraire : son timbre intense va de pair avec un soutien incessant de la ligne mélodique.

À ses côtés, les voix masculines connaissent une soirée plus contrastée. Dans le rôle de Joseph (après un passage en Polydorus), Edwin Crossley-Mercer offre son baryton chaleureux, doté d’une belle projection. En revanche, son élocution laisse à désirer et le chanteur réserve quelques surprises rythmiques à ses partenaires, notamment lors de la fuite en Égypte. En Récitant, le ténor Bernard Richter met en évidence de grandes qualités de narrateur. Sa prononciation limpide, sa voix rayonnante, son timbre homogène excellent dans le récit d’ouverture… avant une baisse de régime spectaculaire : de la deuxième partie jusqu’à la dernière scène, ses aigus s’avèreront difficiles, régulièrement en-dessous de l’intonation de l’orchestre. La forme de Nicolas Testé suit la trajectoire inverse : après un Hérode peu habité, préoccupé par sa partition et étranglé dans son registre grave, la basse prend ses aises dans le rôle de l’accueillant père de famille. Sa voix gagne alors en profondeur, en rayonnement et en clarté.

Ce plateau vocal hétérogène n’est malheureusement pas porté par un orchestre au meilleur de sa forme. Le changement de salle n’y est sans doute pas étranger. L’Orchestre National de France est surtout habitué à « son » Auditorium de Radio France, généreux cocon qui favorise les alliages de timbres dans des tutti rapidement tonitruants. Quelques centaines de mètres plus loin, le Théâtre des Champs-Élysées propose un grand écart vertigineux sur le plan de l’acoustique : la salle art déco est réputée pour sa sècheresse peu flatteuse.

Sur la scène de l’avenue Montaigne, ce soir, les pupitres peinent à acquérir une consistance et ne se trouvent que dans les rares tutti massifs. Si les nombreux passages fugués font l’objet d’une réalisation soignée, le reste de l’ouvrage est ponctué de scories regrettables ; l’intonation de la petite harmonie se montrera instable pendant toute la soirée. La direction d’Emmanuel Krivine aurait sans doute pu s’adapter davantage aux circonstances. Le maestro déploie les qualités qui font sa force à Radio France : son geste sec cisèle les motifs avec netteté, règle les équilibres avec précision, se montre toujours attentif à ne pas surpasser les voix… Dans le contexte aride du Théâtre des Champs-Élysées, cette méticulosité contraint cependant l’expression de l’orchestre à un inconfort permanent. Sur la pointe de leurs archets, les premiers violons sembleront vulnérables à chaque thème à découvert. Désireux d’éviter la sortie de piste avant tout, les musiciens dessinent alors prudemment une Enfance du Christ au jour le jour, presque note à note, provoquant un inévitable ennui du côté des spectateurs.

L’orchestre commence néanmoins à se livrer dans les derniers instants, après un trio des Ismaélites remarquable de lyrisme. Devant l’énergie de la harpe et le doux vibrato des flûtes, Krivine abandonne sa rigidité et commence même à frétiller sur son estrade. La conclusion de l’ouvrage sonne avec beaucoup plus de spontanéité heureuse. Témoignant d’un sens admirable de la justesse harmonique, le chœur final fournit une conclusion recueillie à la trilogie sacrée... et une digne introduction à l’année 2019, où l’on célèbrera le cent cinquantième anniversaire de la mort de Berlioz.

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