Quel bis après le tragique Concerto pour la main gauche ? Dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, Bertrand Chamayou s'interroge à voix haute : ce sera une pièce de Thomas Adès « qui écrit des choses si compliquées » mais qui cette fois a composé un joli Souvenir (from Colette), pour un film consacré à l'amie et librettiste de Ravel. Musique douce et sensible, que le pianiste joue avec une sonorité longue, vibrante, belle, des pianissimos de rêve. Et l'on se dit une fois encore que l'infini peut s'entrevoir dans une musique qui n'y prétend pas. Étrange pouvoir des sons : ce Souvenir (from Colette) est si « français » qu'il fait revenir à la mémoire le sourire embué de Romy Schneider, dans un film de Claude Sautet... plus encore que le souvenir de Colette, personnage historique dont on a oublié l'irrésistible accent bourguignon qui jamais ne l'a pourtant quittée.

Belle façon de nous quitter après avoir interprété le Concerto pour la main gauche et le Concerto en sol, avec un Orchestre de Paris dans une forme éblouissante. On a adoré que, dans le « Finale » du deux mains, ses souffleurs ne nous fassent jamais oublier combien ce mouvement est « écrit mal joué », comme nous l'a dit joliment un jour le pianiste Jean-Claude Pennetier. Quel art et quelle maîtrise faut-il avoir pour faire sentir le danger qu'il y a pour les vents de suivre un clavier aussi virtuose, bondissant, caracolant, sans une once d'inertie, joyeux et enfantin, sensible et chantant sans autre intention que celle de laisser la musique s'épanouir. Et ce mouvement lent immarcescible dans lequel la clarinette de Pascal Moraguès chante à sa façon inoubliable, pour l'avant-dernière fois de sa carrière dans cet orchestre où il est entré en 1981, à l'âge de 19 ans, et auquel il est resté fidèle, malgré les appels du pied des plus grandes formations mondiales.
Le Main gauche ? Les contrebasses et le contrebasson du tout début sonnent avec une présence et un grave tellurique qui annoncent le cataclysme à venir. Esa-Pekka Salonen prend le bon tempo et surtout lui insuffle la pulsation qui l'empêche de retomber comme une pelletée de ciment. Alors le piano peut entrer, tragique, cinglant. Chamayou est un sorcier, il use de la pédale tonale qui ne fait tenir que les notes voulues quand la pédale forte relève tous les étouffoirs ; la façon dont il les conjugue montre l'attention extrême qu'il porte à l'éloquence, à la façon de faire vivre la phrase, en l'articulant musicalement quand il prend la parole au sortir du maelstrom orchestral. Cet « artifice » est typiquement ravélien : l'astuce pour faire vivre le naturel. La cadence finale surprend. Chamayou n'en fait pas un moment suspendu, il l'intègre dans la continuité dramatique du concerto, sans trop faire flotter la ligne supérieure comme celle d'un nocturne. D'autant que Salonen et le soliste sont unis comme les deux doigts de la main... gauche.

Pour finir Le Mandarin merveilleux. Entre nous, on aurait préféré entendre Le Festin de l'araignée d'Albert Roussel si rarement donné, complément idéal, même si bien évidemment ce Bartók est un chef-d'œuvre dont la violence tragique finale et le modernisme prolongent le Concerto pour la main gauche. Mais justement : un cataclysme par concert, ça suffit ! L'Orchestre de Paris en donne une réalisation irrésistible sur le plan instrumental individuel et collectif. Et Salonen est chez lui dans cette musique, même si on peut regretter (le mot est sans doute trop fort) qu'il se laisse griser par son péché mignon : une direction à la virtuosité un brin ostentatoire. Mais bon, on ne va pas faire le cuistre devant une telle réussite. Mais on a hâte que des réglages acoustiques éteignent un peu le temps de réverbération trop long de la salle : notre petit doigt nous a dit qu'ils sont à l'ordre du jour et à la demande de Salonen. Enfin !

En ouverture du concert, création française de Tumblebird Contrails (2014) de Gabriella Smith née en 1991 : onze minutes de virtuosité orchestrale fascinante, de polyphonie de percussions excitante, de bruits de la nature organisés par une compositrice dont le « projet » imprimé dans le programme confirme exactement ce que l'on a entendu avant de le lire ! Salonen l'invite à monter sur scène et le triomphe redouble. Qui a peur de la musique contemporaine ? Vite que l'Orchestre de Paris lui commande une œuvre. Un concerto pour Chamayou, par exemple.





















