Quelques années après le Ring proposé par Philippe Jordan et l’Opéra de Paris, la capitale accueillait le début d’une nouvelle aventure « tétralogique » ce week-end, avec la venue exceptionnelle du Théâtre Mariinsky, son orchestre, ses chanteurs et son maestro charismatique, Valery Gergiev. Au programme des festivités dans la grande salle de la Philharmonie : un Or du Rhin samedi, une Walkyrie dimanche. Un deuxième week-end, cet automne, proposera la suite (et la fin) des épisodes wagnériens.

Valery Gergiev © Alberto Venzago
Valery Gergiev
© Alberto Venzago

L’expérience est extraordinaire à plus d’un titre : d’une part évidemment car la visite d’une institution lyrique étrangère d’une telle renommée, pour une entreprise aussi colossale que le Ring, est un événement en soi ; d’autre part car l’œuvre est donnée en « version concert ». Nulle mise en scène ne vient éclairer le drame, nulle fosse ne cache l’orchestre symphonique : une façon de briser le cinquième mur pour un Wagner déstructuré, sans artifices visuels, tous rouages sonores dehors. Les « opéras-concerts » tendent à devenir une habitude ; réserver pareil traitement à l’art total wagnérien reste une entreprise audacieuse, à la limite du sacrilège : le compositeur n’a-t-il pas expressément « enterré » l’orchestre sous la scène de son théâtre, à Bayreuth, pour favoriser l’illusion sur le plateau ?

Certains passages de L’Or du Rhin se prêtent peu à une absence de mise en scène. La scène 4 convoque tant de détails matériels que la version concert vacille : l’or apporté par Loge et Wotan suffira-t-il à recouvrir Freia sans avoir à y adjoindre le heaume et l’anneau magique ? Sur scène, la déesse se tourne les pouces derrière son pupitre, pas angoissée pour deux sous alors que la tension dramatique est à son comble. Autre problème : que faire de la musique de scène, précieux ciment du drame wagnérien entre la fosse et le plateau ? La voilà reléguée paradoxalement près des coulisses ! Dans ces conditions, les enclumes retentissent comme un bruitage grotesque qui n’a plus lieu d’être. Au-delà de ces détails, les presque trois heures d’opéra sans entracte paraissent arides dans les conditions du concert, dépourvues de ce caractère spectaculaire qui permet à l’œil de relayer l’oreille. À l’évidence, ce Rheingold brut annonce un Ring pour wagnériens initiés, rompus aux intrigues alambiquées et capables de supporter des kilos de leitmotive « purs » sans faire d’overdose.

On aurait cependant tort de résumer l’expérience de samedi soir à ces réserves. La forme concert permet d’être en contact direct avec les richesses de la partition, d’admirer visuellement l’orchestration à l’œuvre : ici c’est un motif qui passe des violoncelles aux altos, là c’est le fameux appel de trompette, rehaussé de l’association cymbale-triangle… L’auditeur peut se délecter du réel spectacle que proposent la phalange russe et son directeur musical : on navigue dans les remous des cordes qui font et défont le Rhin en quelques coups d’archet, on frissonne au pied des trombones qui marquent l’arrivée des géants… L’opéra-concert replace le drame wagnérien là où il se joue, au cœur de l’orchestre. Les voix ne sont que les diseuses d’un conte ; l’auditeur peut combler l’absence de théâtre en laissant son imagination suivre les instruments. La métamorphose d’Alberich en serpent, puis en crapaud, épisode à l’origine de bien des tracas pour les metteurs en scène, ne souffre aucunement de l’absence de réincarnation.

Si le pari du Ring de concert fonctionne, c’est en premier lieu parce que l’Orchestre du Mariinsky montre une profonde maîtrise de l’œuvre, sous la direction précise de son directeur musical. Wagnérien jusqu’au bout des ongles, Valery Gergiev a habitué l’orchestre a de saines exigences : équilibre dynamique qui allège tout ce qui est accessoire et donne la priorité aux chanteurs, phrasé brossé au-delà du motif pour embrasser des passages entiers de développement, tels sont les deux heureux commandements du maestro pour rendre justice à l’œuvre, quitte à sacrifier quelques attaques ou précipiter une transition.

Mais le résultat serait peu convaincant sans un plateau vocal d’exception, et l’on est royalement servi ce soir. De Freia (Oxana Shilova, quelle puissance !) à Mime (éblouissant Andrei Popov), les seconds rôles ne sont pas là pour jouer les faire-valoir. Quant aux premiers, ils ne donnent qu’une envie : revenir le lendemain. Mikhail Vekua incarne un Loge intelligent et impertinent, toujours juste vocalement, au timbre clair et à l’élocution nette. Yuri Vorobiev donne à son Wotan une ampleur et une profondeur magistrales, à la mesure de son rôle divin. Quant à Roman Burdenko, il campe un Alberich de référence, effrayant d’intensité, alliant chaleur du timbre et puissance vocale (dès la première scène, son « O Schmerz ! » décoiffe), sans perdre une miette d’allemand. Pour La Walkyrie, le casting se renouvellera. Ce ne sera pas le même succès.

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