A plusieurs reprises, au fil d’une centaine de documents protéiformes – lettres, notes, esquisses, tableaux, photos et vidéos – Patrice Chéreau affirme ne plus vouloir se préoccuper d’opéra, signer çà et là sa dernière mise en scène lyrique. Par humilité, avant tout : la sensibilité musicale de Chéreau et son intuition narrative et sonore n’entamant jamais sa perception avant tout théâtrale du genre opératique. Par agacement politique, également : le difficile renouveau d’un public fidèle mais cloisonné se heurtant à sa volonté, manifeste, de faire vivre ses mises en scène au-delà de leurs premières et acclamées représentations dans leurs lieux de prédilection. Pour notre plus grand bonheur, onze productions auront vu le jour, dont six sont actuellement projetées au Studio Bastille – dans les murs où l’on programme cette saison De la maison des morts. L’exposition Patrice Chéreau, mettre en scène l’opéra, élaborée par Sarah Barbedette et Pénélope Driant, dévoile avec intelligence les dessous de ces mises en scène mythiques et dresse le portrait d’un artiste aussi généreux qu’exigeant.

Patrice Chéreau en répétition de <i>Lucio Silla</i> au Teatro alla Scala, 1984 © Teatro alla Scala | Lelli e Masotti
Patrice Chéreau en répétition de Lucio Silla au Teatro alla Scala, 1984
© Teatro alla Scala | Lelli e Masotti

Elle rappelle le travail d’acteur, alors inédit, que le metteur en scène exigeait des chanteurs. L’investissement scénique et physique requis, mais également l’intériorité d’un jeu débarrassé de tout simulâcre et bâti sur une construction psychologique du personnage. On découvre alors l’essence littéraire des analyses du metteur en scène, ses notes sur des livrets incompris ou expédiés ailleurs – sur l’amour-maladie de Tristan et Isolde, le comique absent de Cosi fan tutte, l’insaisissable Lulu. Si l’on retrouve un plaidoyer souvent entendu sur le décalage entre le temps musical et la recherche d’arythmie théâtrale, on n’en constate pas moins l’importance de la corporalité et du mouvement sur le plateau où, sur des images d’archive, le metteur en scène se mêle aux acteurs et épouse leurs gestes. Moins connu, encore, l’ancrage pictural et plastique de ses visions est exposé dès l’introduction, souligné par un choix savant de peintures clefs – Böklin et John Martin pour la légendaire Walkyrie, Brueghel omniprésent dans De la maison des morts, Goya pour Lucio Silla … Le tout s’agence autour de sa collaboration continuelle avec son scénographe Richard Peduzzi, très engagé dans la collection des pièces de l’exposition, et rappelle le goût du metteur en scène pour des compagnonnages fructueux et fidèles – avec Boulez, Salonen, Barenboïm.

Documentée, fluide et passionnante, l’exposition s’adapte sans peine au lieu imposant. Un bémol tout de même : la sonorisation de certaines sections – hors de la formidable pièce qui lui est dédiée, le Ring légendaire retentit encore et recouvre les propos pourtant substantiels du metteur en scène. De quoi rendre justice à un métier souvent méjugé et à un homme de théâtre résolument versatile.

P. Chéreau et P. Boulez en répétition pour <i>De la maison des morts</i> au Theater an der Wien, 2007 © Ros Ribas
P. Chéreau et P. Boulez en répétition pour De la maison des morts au Theater an der Wien, 2007
© Ros Ribas

L'esposition Patrice Chéreau, mettre en scène l’opéra se tiendra du 18 novembre 2017 au 3 mars 2018 à la Bibliothèque-musée de l’Opéra au Palais Garnier.